Livre 3.13
XIII. Il nous en coûtera de grands efforts : car elle veut faire explosion, jaillir des yeux en traits de flamme, bouleverser la face humaine ; or, dès qu’elle s’est produite à l’extérieur, elle nous domine. Repoussons-la au plus profond de notre âme : supportons-la plutôt que d’être emportés par elle : tournons même tous ses indices en indices contraires. Que notre visage paraisse plus serein, notre parler plus doux, notre allure plus calme ; qu’insensiblement l’homme intérieur se rectifie sur ces dehors. Un symptôme de colère chez Socrate était de baisser la voix, de parler moins ; on reconnaissait là qu’il luttait contre lui-même. Aussi était-il deviné par ses amis qui le reprenaient ; et ce reproche pour une émotion imperceptible ne lui était pas déplaisant. Comment ne se fût-il pas applaudi de ce que tous s’apercevaient de sa colère, sans que personne la ressentît ? Or, on l’eût ressentie, s’il n’eût donné sur lui-même à ses amis le droit de blâme qu’il prenait sur eux. À combien plus forte raison ne devons-nous pas, nous, faire de même ? Prions nos meilleurs amis d’user de toute liberté envers nous, alors surtout que nous serons moins disposés à la souffrir ; qu’ils ne donnent point raison à nos emportements ; contre un mal d’autant plus puissant qu’il a pour nous de l’attrait, invoquons-les tant que nous voyons clair encore, tant que nous sommes à nous.