Livre 3.12
XII. Il est des choses qui coûtent beaucoup à ceux qui les donnent : d’autres sont beaucoup pour ceux qui les reçoivent et ne coûtent rien à donner. Parfois c’est un ami, et parfois un inconnu que l’on oblige. Le don est plus grand, à valeur égale, si c’est de ce don même que datent nos relations. On nous apporte tantôt des secours, tantôt des honneurs, tantôt des consolations. Il y a tel homme qui n’imagine rien de plus doux que de rencontrer un cœur où reposer son infortune. Tel autre, en revanche, aimera mieux qu’on s’occupe de son élévation que de sa vie même ; un troisième croira devoir plus à son libérateur qu’à l’auteur de son avancement. Toutes ces choses auront plus ou moins de prix, selon que le penchant du juge inclinera vers l’une ou vers l’autre.
Et puis, je choisis moi-même mon créancier ; mais un bienfait, souvent je le reçois de qui je ne l’eusse pas voulu ; parfois même c’est à mon insu qu’on m’oblige. Que feras-tu ? M’appelleras-tu ingrat si l’on m’a, sans mon aveu, grevé d’un bienfait que sciemment je n’eusse point accepté ; ou ne m’appelleras-tu point ingrat si je n’ai pas rendu ce qu’après tout j’aurai reçu ?