Livre 3.10
X. Le vieux dicton : Gens fatigués cherchent noise ; peut s’étendre à ceux que la soif, la faim ou tout autre malaise irrite. Comme ces ulcères qui souffrent du plus léger contact, puis de l’idée seule qu’on va les toucher, un esprit malade s’offensera d’un rien : il en est qu’un salut, la remise d’une lettre, un discours à entendre, une simple question pousse à vous faire querelle. Partout où il y a douleur, il y a plainte au moindre attouchement. Le mieux est donc d’appliquer le remède au premier sentiment du mal, de ne laisser à notre langue que le moins de liberté possible et d’en contenir les saillies. Or il est facile de surprendre à leur premier début les affections morales : elles ont leurs pronostics. De même que la tempête et la pluie s’annoncent par des signes précurseurs ; ainsi la colère, l’amour, toutes ces tourmentes qui assaillent les âmes grondent avant d’éclater. Les personnes sujettes au mal caduc pressentent l’approche de leurs accès quand la chaleur se retire des extrémités, quand leur vue se trouble, que leurs nerfs tressaillent, que leur mémoire échappe, que le vertige les prend. Aussi tout d’abord ont-elles recours aux préservatifs ordinaires : elles neutralisent, en respirant et en mâchant certaines substances, la cause mystérieuse qui fait que l’homme ne se possède plus ; elles combattent par des fomentations le froid qui roidit leurs membres ; ou, si tout remède est impuissant, du moins elles ont fui les yeux de la foule, et elles sont tombées sans témoin.
Il est utile de connaître son mal et d’en arrêter les progrès avant qu’ils ne s’étendent au loin. Cherchons quelle est en nous la fibre la plus irritable. Tel s’émeut d’une parole, et tel d’une action injurieuse ; celui-ci veut qu’on tienne compte de sa noblesse, et celui-là de sa beauté ; il en est qui se piquent de bon goût ; il en est qui se donnent pour érudits ; certains ne peuvent souffrir l’orgueil, ou la résistance ; vous en trouvez dont la colère dédaignerait de tomber sur un esclave ; d’autres, tyrans cruels à la maison, au dehors sont la douceur même. L’un, si on le sollicite, se croit offensé ; qu’on ne demande rien à l’autre, il se juge méprisé. Tous ne sont pas vulnérables par le même point.