Livre 3.1
I. Ce que tu as particulièrement désiré, Novatus, nous allons tenter de le faire : extirper la colère de nos âmes, ou du moins lui mettre un frein et réprimer ses transports. Quelquefois il faut l’attaquer en face et à découvert, quand la faiblesse du mal s’y prête ; d’autres fois par des voies détournées, quand son ardeur trop vive s’exaspère et croît par les obstacles mêmes. Il importe d’apprécier ce qu’elle a de force, et si elle n’en a rien perdu ; s’il faut la combattre à outrance et la refouler, ou céder au premier déchaînement de la tempête qui emporterait la digue avec elle. On devra prendre conseil du caractère de chacun. Les uns se laissent vaincre par la prière ; d’autres répondent à la soumission par l’insulte et la violence ; on en apaise d’autres en les effrayant ; aux uns le reproche, aux autres un aveu, à ceux-ci la honte suffit pour les arrêter ; ou enfin c’est le délai, remède bien lent pour cette fougueuse passion et le dernier où l’on doive se rabattre. Car les autres affections admettent le délai, une cure plus lente : celle-ci, impétueuse, emportée par elle-même comme par un tourbillon, n’avance point pas à pas, elle naît avec toute sa force. Elle ne sollicite point l’âme comme les autres vices, elle l’entraîne et jette hors de lui l’homme qui a soif de nuire, dût le mal l’envelopper aussi ; elle se rue à la fois sur ce qu’elle poursuit et sur ce qu’elle trouve en son passage. L’impulsion des autres vices est graduelle ; ici c’est un saut dans l’abîme. Tout mauvais penchant, fût-il irrésistible, peut du moins faire de soi-même quelque pause ; celui ci, pareil aux foudres, aux tempêtes, à tous ces fléaux de la nature dont rien ne peut arrêter la course ou plutôt la chute, redouble à chaque pas d’intensité. Tout vice fait divorce avec la raison ; la colère brise avec le bon sens ; on descend aux premiers par une pente insensible et qui nous déguise leurs progrès ; dans la seconde, on est précipité. Il n’est rien qui nous presse, qui nous étourdisse davantage ; toute à son propre entraînement, arrogante après le succès, les mécomptes accroissent sa démence ; repoussée, elle ne perd point courage ; que la fortune lui dérobe son adversaire, elle tourne contre elle-même sa dent furieuse ; peu importe la valeur des motifs qui l’ont soulevée : les plus légers la poussent aux extrémités les plus graves.