Livre 2.8
VIII. Nul ne tire son gain que du dommage d’autrui ; l’heureux on le hait, le malheureux on le méprise ; un grand t’écrase, tu écrases un petit ; à chacun sa passion qui l’aiguillonne ; pour un caprice, pour une chétive proie on aspire à tout bouleverser. C’est la vie des bandes de gladiateurs, qui vivent en commun pour se combattre. C’est la société des bêtes féroces ; et encore celles-ci sont pacifiques, entre elles et s’abstiennent de déchirer leurs semblables : l’homme s’abreuve du sang de l’homme. En un seul point il se distingue des brutes que l’on voit lécher la main qui leur donne à manger ; sa rage dévore ceux même qui le nourrissent. Jamais la colère du sage ne cessera, si une fois elle commence. Partout débordent les vices et les crimes, trop multipliés pour que la loi pénale y remédie. Une immense lutte de perversité est engagée ; la fureur de mal faire augmente chaque jour, à mesure que la honte est moindre. Abjurant tout respect de l’honnête et du juste, n’importe où sa fantaisie l’appelle, la passion y donne tête baissée ; et le génie du mal n’opère plus dans l’ombre : il marche aux yeux de tous ; il est à tel point déchaîné dans la société, il a si fort prévalu dans les âmes, que l’innocence n’est point seulement rare, elle a disparu. Voit-on en effet qu’il s’agisse de transgressions individuelles ou peu nombreuses ? Non : c’est de toutes parts, comme à un signal donné, qu’on se lève pour tout confondre, le bien, le mal, dans un même chaos.
.......................... Et l’hôte craint son hôte,
Le beau-père son gendre ; et des frères entre eux
Rarement l’intérêt n’a point brisé les nœuds ;
L’époux avare immole une épouse perfide ;
La marâtre prépare un breuvage homicide ;
Le fils des jours d’un père accuse la longueur…..
Et ce n’est là qu’un coin du tableau ; le poëte n’a pas décrit deux camps ennemis dans le même peuple ; le père jurant de défendre ce que le fils a fait serment de renverser ; la patrie livrée aux flammes par la main d’un citoyen ; les routes infestées de cavaliers qui volent par essaim à la découverte des refuges de proscrits ; les fontaines publiques empoisonnées ; la peste créée de main d’homme ; des tranchées creusées par nous-mêmes autour de nos proches assiégés ; des prisons encombrées ; l’incendie dévorant les cités entières ; des gouvernements, désastreux ; la ruine des États et des peuples complotée dans l’ombre ; la gloire prostituée à des actes qui sous le règne des lois sont des crimes ; les rapts, les viols, ton plus pur organe, ô homme ! que la débauche n’excepte pas de ses souillures !