Livre 2.7
VII. Mais pourquoi ne pardonne-t-il pas ? Je vais le dire. Établissons d’abord ce que c’est que le pardon, pour qu’on sache que le sage ne doit pas l’accorder. Le pardon est la remise d’une peine méritée. Pourquoi le sage ne doit-il pas faire cette remise ? On en trouve les raisons longuement déduites ohez ceux qui ont traité cette matière. Je serai plus bref, le débat n’étant pas soulevé par moi ; je dirai : On pardonne à celui qu’on devait punir : or le sage ne fait jamais ce qu’il ne doit pas et n’omet jamais ce qu’il doit faire ; il ne remet donc pas la peine qu’il doit infliger ; mais ce que vous demandez au pardon, le sage prend une voie plus honorable pour l’accorder : il épargne, il conseille, il rend meilleur. Il agit comme s’il pardonnait, et il ne pardonne pas ; parce que pardonner, c’est avouer qu’on omet quelque chose de ce qu’on eût dû faire. Il admonestera l’un de paroles seulement, sans lui appliquer d’autre peine, eu égard à son âge susceptible encore d’amendement ; cet autre, victime manifeste de préventions outrées, il le déclarera quitte, comme dupe d’une erreur ou ayant failli dans l’ivresse. Il renverra des prisonniers de guerre sains et saufs, quelquefois même avec éloge, si c’est pour de nobles motifs, pour la foi jurée, pour les traités, pour la liberté qu’ils ont pris les armes. Ce sont là des actes non de pardon, mais de clémence. La clémence a son libre arbitre : elle ne juge pas d’après un texte, mais selon l’équité la plus large : elle a droit d’absoudre et de régler le litige au taux qu’il lui plaît. Non qu’elle fasse rien en cela de moins que ne veut la justice, mais c’est qu’elle voit dans ses arrêts la justice même. Pardonner, c’est ne pas punir ce qu’on juge punissable, c’est remettre une peine exigible. Faire acte de clémence , c’est en principe proclamer que l’homme qu’on acquitte n’était passible de rien de plus. C’est donc un acte plus complet que le pardon, et plus honorable. En tout ceci, selon moi, on dispute sur les mots : sur les choses même on est d’accord. Le sage fera remise de beaucoup ; il sauvera bien des âmes malades, mais qui ne seront pas incurables. Il imitera l’habile agriculteur, qui ne soigne pas seulement les arbres droits et de belle venue, mais qui adapte à ceux dont une cause quelconque faussait la croissance des appuis qui les redressent ; il ébranche le pourtour de celui-ci que des rameaux trop touffus empêcheraient de s’élancer ; il fume le pied de celui-là qui dépérissait par défaut du sol ; il donne de l’air à cet autre qu’étouffait l’ombre de ses voisins. Ainsi le véritable sage discernera les caractères et comment chacun doit être traité, comment les penchants dépravés se rectifient…