Livre 2.7
VII. D’ailleurs si le sage doit s’emporter contre les actions honteuses, et s’émouvoir et s’attrister de tous les crimes, rien n’est plus misérable que lui. Toute sa vie se passera dans l’irritation et le chagrin. Peut-il faire un pas sans heurter quelque scandale ? Peut-il sortir de chez lui, qu’il ne traverse une foule de pervers, d’avares, de prodigues, d’impudents, tous triomphants par leurs vices mêmes ? Nulle part ses yeux ne tomberont sans découvrir de quoi s’indigner. Il ne suffira pas aux transports sans fin qu’exigeront ces incessantes rencontres. Ceux qui dès l’aurore courent par milliers au forum, quels honteux procès, quels défenseurs plus infâmes ne suscitent-ils pas ? L’un accuse les rigueurs du testament paternel, que c’était bien assez d’avoir méritées ; l’autre plaide contre sa mère ; un troisième se fait délateur d’un crime visiblement commis par lui seul ; on élit magistrat tel autre pour condamner ce que lui-même a fait ; et la foule est gagnée à la mauvaise cause par les belles paroles d’un avocat. Pourquoi m’arrêter à des faits spéciaux ? Quand tu vois le forum inondé de citoyens, le champ de Mars où court s’entasser la multitude, et ce cirque où s’étale la majeure partie du peuple de Rome, sache bien que là sont réunis autant de vices que d’hommes. Entre tous ces gens qui portent le costume de paix, nulle paix n’existe : ils sont prêts à s’entre-détruire pour le plus mince profit.