Livre 2.6
VI. Il consolera ceux qui pleurent, sans pleurer avec eux ; il tendra la main au naufragé, donnera l’hospitalité au proscrit et l’aumône au nécessiteux, non cette aumône humiliante que la plupart de ceux qui veulent passer pour compatissants jettent avec dédain à ceux qu’ils assistent et qu’ils craindraient même de toucher ; il donnera ce que l’homme doit à l’homme sur le patrimoine commun. Il rendra le fils aux larmes de la mère, il fera détacher ses fers, il le retirera de l’arène, il donnera même la sépulture au criminel ; mais dans tous ses actes il sera calme d’esprit et de visage. Ainsi le sage ne s’apitoiera pas ; il secourra, il obligera, lui né pour aider ses semblables et travailler au bien public dont il offre à chacun sa part. Il y a même certains méchants, en partie condamnables, mais qu’on peut amender, sur lesquels sa bonté s’étendra. C’est surtout aux grandes misères courageusement subies qu’il sera heureux de porter secours. Chaque fois qu’il le pourra, il corrigera les torts de la Fortune : où emploierait-on mieux les richesses, le pouvoir, qu’à relever ce que le sort a jeté par terre ? Son visage ni son âme ne trahiront nulle défaillance en voyant la jambe desséchée d’un mendiant, ses haillons, sa maigreur, sa vieillesse courbée sur un bâton. Mais il obligera tous ceux qui en seront dignes ; et, à l’exemple des dieux, sa prédilection sera pour le malheur. La commisération est voisine de la misère ; elle a quelque chose d’elle et participe de sa nature. Il n’est, sachez-le bien, que des yeux malades qui, en voyant d’autres yeux50 couler, larmoient à leur tour ; tout comme certes ce n’est pas gaieté, mais faiblesse de nerfs, que de rire toujours lorsque rient les autres, et de bâiller par contre-coup à chacun de leurs bâillements. La commisération est l’infirmité d’une âme trop sensible à l’aspect de la misère : l’exiger du sage serait presque vouloir qu’il se lamentât et s’en vînt gémir aux funérailles du premier venu51.