Livre 2.6
VI. « Puisque, dit-on, la vertu applaudit à ce qui est honnête, ce qui ne l’est pas doit exciter son courroux. » Que ne dit-on aussi qu’elle doit être à la fois basse et sublime ? Or ici c’est le dire, c’est la relever et la rabaisser du même coup : car le plaisir de voir une bonne action est noble, il exalte l’âme ; et la colère qu’inspire la faute d’autrui est ignoble et d’un cœur rétréci. Toujours la vertu se gardera d’imiter les vices qu’elle réprime : elle doit châtier cette colère qui en rien ne vaut mieux, qui souvent est pire que les délits auxquels elle s’attaque. Le bonheur, la satisfaction sont l’apanage naturel de la vertu ; la colère est aussi peu digne d’elle que l’affliction. Or la tristesse est compagne de la colère, cette tristesse où nous jette toujours le repentir ou le mauvais succès d’un emportement. Et si le rôle du sage était de s’irriter contre les fautes, il s’irriterait d’autant plus qu’elles seraient plus grandes, et s’irriterait souvent ; d’où il suit que le sage non-seulement s’emporterait, mais serait le plus colère des hommes. Puis donc que, selon nous, toute colère, grave ou fréquente, n’a jamais place en l’âme du sage, que n’achevons-nous de l’en délivrer tout à fait ? Car, encore une fois, il n’y a pas de limite possible, s’il doit se courroucer selon la gravité de chaque méfait. Le sage devra être ou injuste, s’il poursuit d’un courroux égal des délits inégaux, ou irascible à l’excès, s’il sort de lui-même à chaque crime qui méritera sa colère. Or quoi de plus indigne que de subordonner les sentiments du sage à la méchanceté d’autrui ? Votre Socrate ne rapportera plus à la maison le visage avec lequel il en est sorti.