Livre 2.5
V. Rien n’est si amer qu’une incertitude prolongée. On souffre moins parfois à voir trancher d’un coup ses espérances qu’à les voir languir. Tel est pourtant le défaut de la plupart des protecteurs, de reculer par un travers d’amour-propre l’effet de leur parole, crainte d’éclaircir la foule des postulants, comme ces ministres des rois qui se complaisent au long étalage de leur pompe hautaine et qui croiraient leur puissance amoindrie, si chacun ne voyait à loisir et sous mille aspects jusqu’où elle va. Ils n’obligent jamais sur-le-champ, ni en une fois : leurs outrages volent, leurs bienfaits se traînent.
Il est bien vrai, crois-moi, ce mot d’un poëte comique
Quoi ! n’as-tu pas compris
Que plus ta grâce est lente, et moins elle a de prix5 ?
De là ces exclamations qu’un généreux dépit nous arrache:« Fais donc, si tu veux faire; » et:« La chose ne vaut pas tant de peine… j’aimerais mieux ton refus tout de suite. » Quand l’impatience saisit l’âme jusqu’à prendre en haine le bienfait qui se fait attendre, peut-on s’en montrer reconnaissant ? S’il est d’une atroce barbarie de prolonger les tortures des condamnés; s’il y a une sorte d’humanité à leur donner d’un seul coup la mort, parce que la souffrance suprême n’est déjà plus quand elle arrive, et que le temps qui le précède fait la plus grande partie du supplice:ainsi une faveur a d’autant plus de prix qu’elle nous a tenus moins en suspens. Car l’attente, même du bien, nous pèse et nous inquiète ; et comme un bienfait, presque toujours, est le remède de quelque mal, si, pouvant me guérir sur l’heure, vous me laissez lentement déchirer, ou m’apportez trop tard la joie du salut, vous mutilez votre bienfait. Toujours la bonté se hâtera; et qui agit d’après son cœur a pour habitude d’agir sans délai. Mais tarder, mais remettre de jour en jour, ce n’est pas obliger franchement. C’est perdre deux choses inappréciables, l’à-propos et la preuve de zèle qu’on eût pu donner. Vouloir tard tient du non vouloir.