Livre 2.5
V. De même donc que la religion honore les dieux, et que la superstition les outrage ; de même tout homme de bien se montrera clément et doux, mais il évitera la compassion48. Car c’est le vice d’une âme pusillanime que de défaillir à l’aspect du mal d’autrui ; et les moins nobles caractères y sont le plus sujets. Ce sont des vieilles et des femmelettes que les larmes des plus grands scélérats émeuvent, et qui briseraient, si elles pouvaient, les portes de leur prison. La compassion considère non la cause, mais le sort de celui qui souffre ; la clémence concorde avec la raison. Je sais que la secte stoïcienne est mal famée auprès des ignorants, comme trop dure, comme incapable de donner aux princes et aux rois aucun bon conseil. On lui reproche de dire que son sage ne s’apitoie jamais, ne pardonne jamais : doctrine qui, ainsi présentée, est odieuse. Car elle semble ravir tout espoir aux faiblesses humaines, et appeler au châtiment les moindres peccadilles. S’il en est ainsi, que penser d’une école qui ordonnerait d’oublier qu’on est homme et qui fermerait le seul port assuré contre la Fortune, le recours de l’homme à son semblable ? Mais non : il n’est point de secte plus bienveillante, plus douce, plus amie du genre humain, plus vouée aux intérêts de tous ; car elle a pour loi d’être utile et secourable, et de songer non pas seulement à soi-même, mais à la société comme aux individus.
La compassion est une impression maladive à l’aspect des misères d’autrui, ou un chagrin qu’on éprouve à l’idée qu’elles ne sont pas méritées. Or la maladie morale n’atteint point le sage : son âme est toute sereine, et aucun nuage ne peut l’obscurcir. Rien ne sied mieux à l’homme que les sentiments élevés : or il ne peut les avoir tels, celui que la crainte abat, dont le cœur est en deuil et se serre de tristesse. C’est ce qui n’arrivera pas au sage, même dans ses propres infortunes : il repousse tous les traits du sort dont le courroux se brise à ses pieds ; son visage est toujours le même, calme, impassible, ce qui ne pourrait être si le chagrin avait accès en lui. Ajoutez qu’au sage appartiennent la prévoyance et la promptitude du conseil : or jamais rien de pur et de net ne sort d’une source troublée. Le chagrin ôte à l’homme sa clairvoyance, le génie des expédients, la faculté de fuir le péril, d’apprécier ce qui est juste. Le sage n’a donc point cette compassion, qui n’est qu’une malheureuse passivité de l’âme ; mais tout ce que font d’ordinaire les compatissants49, il le fera de lui-même, et dans un autre esprit.