Livre 2.36
XXXVI. Il y a des gens, dit Sextius, qui se sont bien trouvés d’avoir, dans la colère, jeté les yeux sur un miroir. Effrayés d’une telle métamorphose, et conduits pour ainsi dire en face d’eux-mêmes, ils ne se reconnaissaient point ; et combien un miroir rendait faiblement leur difformité réelle ! Si l’âme pouvait se manifester et se réfléchir sur quelque surface, nous serions confondus à l’aspect de cette image sombre et livide, de ces bouillonnements, de ces contorsions, de cette bouffissure. Nous voyons sa difformité percer à travers toute cette enveloppe d’os et de chair qui lui fait obstacle ; que serait-ce si elle apparaissait nue ? Non, tu ne crois pas qu’un miroir ait jamais guéri personne. Car enfin, qui court au miroir pour regagner son sang-froid l’a déjà recouvré. La colère, d’ailleurs, ne se croit jamais plus belle que quand elle est horrible, effroyable ; telle elle veut être, telle aussi elle veut qu’on la voie.
Il vaut mieux songer à combien de personnes cette passion par elle-même a été fatale. On en a vu, au fort de la crise, se rompre les veines, vomir le sang après des éclats de voix surhumains, avoir les yeux couverts d’un nuage, tant la bile s’y porte violemment ; et des malades sont retombés plus bas que jamais : il n’est point de voie plus prompte à la folie. Aussi chez bien des gens la démence ne fut qu’une continuation de la colère : la raison, qu’ils ont voulu perdre, ils ne l’ont plus retrouvée. Ajax fut poussé au suicide par la folie, et à la folie par la colère. « Périssent mes enfants ! que l’indigence m’accable ! que ma maison s’écroule ! » voilà leurs souhaits, et ils ne s’emportent point, disent-ils : ainsi le fou nie qu’il extravague. Ennemis de leurs meilleurs amis, redoutables aux êtres qu’ils chérissent le plus, oubliant toute loi, hors celles qui châtient, tournant au moindre souffle, inabordables, ni paroles, ni bons procédés ne les émeuvent, ils ne font rien que par violence, prêts à frapper du glaive ou à le diriger contre eux-mêmes, car le mal qui les possède est le plus terrible des maux et dépasse tous les vices connus. Ceux-ci, en effet, n’entrent dans l’âme que par degrés ; la colère l’envahit dès l’abord et complètement, subjugue toute autre affection, fait taire l’amour le plus ardent. Des amants ont percé l’objet de leur tendresse, et sont tombés ensuite dans les bras de leur victime. L’avarice, monstre si dur et si peu traitable, la colère l’a fait fléchir sous elle, l’a contrainte à sacrifier ses trésors, à transformer sa demeure et tout son avoir en un seul bûcher. Eh ! n’a-t-on pas vu l’ambitieux fouler aux pieds des insignes qui furent ses idoles, répudier des honneurs qui s’offraient à lui ? Point de passion que la colère ne domine en souveraine.