Livre 2.35
XXXV. Si nous nous choisissons des armes légères, une épée commode et facile à manier ; ne renoncerons-nous pas à la fougue des passions, bien moins maniables, furieuses, qui ne reviennent plus à nous ! La seule vélocité qui plaise est celle qui s’arrête au commandement, qui ne s’élance pas au delà du but, qu’on peut replier sur elle-même et ramener de la course au pas. On juge malades les nerfs qui s’agitent malgré nous. Le vieillard ou l’infirme seuls courent quand ils veulent marcher. Jugeons ainsi les mouvements de l’âme : les plus sains, les plus vigoureux sont ceux dont l’allure nous est soumise, non ceux qui s’emportent d’eux-mêmes.
Rien, toutefois, ne sera plus efficace que de considérer d’abord la difformité de la colère, ensuite ses dangers. Aucune passion n’offre des symptômes plus orageux ; elle enlaidit les plus beaux traits et donne un air farouche aux physionomies les plus calmes. L’homme alors perd toute dignité : sa toge était drapée selon la bienséance, il la laisse traîner, et tout soin de sa tenue lui échappe ; ses cheveux, que la nature ou l’art ont disposés d’une manière décente, se soulèvent à l’instar de son âme ; ses veines se gonflent ; une respiration pressée ébranle sa poitrine ; les cris de rage qu’il pousse avec effort tendent les muscles de son cou ; ses membres frémissent ; ses mains tremblent ; tout son corps est en convulsion. Que penses-tu que soit l’état intérieur d’une âme dont au dehors l’image est si hideuse ? Combien ses traits cachés sont plus terribles, ses transports plus ardents, sa fermentation plus bouillante ! Elle détruira tout l’homme, si elle n’éclate. Qu’on se représente les Barbares, les tigres dégouttants de carnage ou qui courent s’en abreuver ; les monstres d’enfer qu’ont imaginés les poëtes, avec des serpents pour ceinture et vomissant la flamme ; les noires Furies, élancées du Ténare pour souffler le feu des combats, semer la discorde chez les peuples, et déchirer le pacte de la paix : telle on doit se figurer la colère, l’œil étincelant de flammes ; ainsi elle gémit, ainsi elle mugit, mêlant à ses sifflements d’aigres clameurs et des sons, s’il en est, plus sinistres ; brandissant ses traits des deux mains, car se couvrir est loin de sa pensée ; menaçante, ensanglantée, labourée de cicatrices et livide de ses propres coups. La démarche égarée, la raison tout offusquée de ténèbres, elle se rue çà et là, elle ravage, elle met tout en fuite, chargée de l’exécration générale, de la sienne surtout. Si tout autre fléau lui manque, elle souhaite l’irruption des mers, l’écroulement de la terre, du ciel ; elle maudit et elle est maudite. Qu’on la voie, s l’on veut, telle que nos poëtes nous dépeignent
Bellone au fouet sanglant, aux lugubres flambeaux ;
ou la Discorde,
De sa robe en triomphe étalant les lambeaux ;
qu’on imagine, s’il se peut, des traits plus affreux encore pour cette affreuse passion.