Livre 2.34
XXXIV. « Qu’est-ce à dire ? On a payé de retour quand on n’a rien fait ? » D’abord, on a beaucoup fait : à un cœur généreux on a offert un cœur touché ; comme entre amis, tout s’est passé d’égal à égal. Distinguons en outre : un bienfait ne s’ acquitte pas de même qu’une créance. N’attends pas que je te produise une quittance : c’est l’âme qui satisfait à l’âme. Ce que je dis, bien qu’au premier aspect ton opinion y soit combattue, ne te choquera pas, pour peu que tu te prêtes à ma pensée et que tu songes qu’il existe plus de choses que de mots. Il y a une infinité de choses sans nom, qu’à défaut d’appellations propres, nous désignons par des termes étrangers et d’emprunt. Nous disons le pied d’un lit, d’une voile, d’un vers, comme le pied d’un homme ; nous appelons chien l’animal qu’on dresse pour la chasse, un poisson, une constellation. Trop pauvres de mots pour assigner à chaque chose un nom spécial, au besoin nous en empruntons. La bravoure est cette vertu qui méprise des périls nécessaires ; ou bien encore, c’est la science de repousser, de soutenir, de provoquer ces périls ; nous donnons pourtant le nom de brave au gladiateur, et au dernier des esclaves qu’un moment de vertige pousse au mépris de la mort.
L’épargne est l’art d’éviter les dépenses superflues ou d’user modérément de son bien ; cependant ce mot est pour nous le synonyme de calculs étroits et de lésinerie, quoiqu’il y ait l’infini entre la modération et l’avarice. Ce sont choses différentes par essence ; mais, vu la pénurie du langage, nous qualifions d’épargne l’une et l’autre, comme nous nommons brave le sage qui ne s’émeut point des dangers imprévus, aussi bien que le fou qui se rue à travers les périls. Ainsi le bienfait est à la fois, comme je l’ai dit, l’acte et l’objet donné au moyen de cet acte, comme de l’argent, une maison, la prétexte. Le nom est le même pour les deux choses : le sens et la portée sont tout autres.