Livre 2.34
XXXIV. Abstenons-nous de la colère, soit contre un égal, soit contre un supérieur, soit contre un inférieur. Avec un égal la lutte est douteuse ; avec un supérieur, insensée ; avec un inférieur, dégradante. Il est d’un être chétif et misérable de rendre morsure pour morsure : la souris, la fourmi s’attaquent à la main qui les approche ; tout ce qui est faible se croit blessé dès qu’on le touche.
Un moyen de nous radoucir, c’est de songer aux services passés de qui nous irrite aujourd’hui, et le bien rachètera le mal. Rappelons-nous aussi quel honneur nous reviendra de notre renom de clémence, et combien un pardon nous a valu d’amis utiles. N’étendons pas notre colère sur les enfants de nos rivaux et de nos ennemis. Un des insignes traits de l’implacable Sylla fut d’exclure des charges publiques les fils des proscrits. Le comble de l’iniquité est que les fils héritent des haines vouées aux pères. Demandons-nous, quand nous aurons peine à nous laisser fléchir, si nous serions heureux que chacun fût pour nous inexorable. Que de fois le pardon qu’on avait refusé à d’autres on l’a demandé pour soi. Combien se sont roulés aux pieds de ceux-là mêmes qu’ils avaient repoussés des leurs ! Quoi de plus glorieux que de convertir sa colère en amitié ? Quels sont les plus fidèles alliés du peuple romain ? ceux qui furent ses plus opiniâtres ennemis. Que serait aujourd’hui l’empire, si une politique prévoyante n’eût partout mêlé les vainqueurs aux vaincus ? Cet homme se déchaîne contre toi ; toi, provoque-le par des bienfaits. L’inimitié tombe aussitôt que l’un des deux quitte la place : sans réciprocité, point de lutte. Lors même qu’elle s’engage, le plus généreux est le premier qui fait retraite : c’est être vaincu que de vaincre. Es-tu frappé ? retire-toi ; frapper à ton tour serait amener et légitimer des atteintes nouvelles ; tu ne serais plus maître de te dégager. Eh ! qui voudrait frapper assez fort son ennemi pour laisser la main dans la plaie sans plus pouvoir s’en déprendre ? Telle est pourtant l’arme de la colère ; c’est avec peine qu’on la retire.