Livre 2.31
XXXI. Voilà de tous les paradoxes de la secte stoïque le moins étrange, à mon avis, et le moins incroyable ; recevoir avec gratitude, c’est rendre. Comme en effet nous rapportons tout à l’intention, tenons pour fait tout ce qu’on a voulu faire ; et comme la piété, la bonne foi, la justice, toutes les vertus enfin existent tout entières en elles-mêmes, encore bien qu’elles n’aient pu se produire activement ; la reconnaissance aussi peut exister par la volonté seule. Chaque fois qu’on vient à bout de ce qu’on se proposait, on recueille le fruit de sa peine. Le bienfaiteur, que se propose-t-il ? l’utilité d’autrui et sa propre satisfaction. Si son vœu est rempli, si son bienfait m’est parvenu, et si nous sommes heureux l’un par l’autre, il a trouvé ce qu’il cherchait ; car il ne demandait rien en retour : autrement c’eût été non un bienfait, mais un trafic.
On a réussi dans sa traversée quand on a touché le port qu’on désirait ; le trait qu’on lance a répondu à l’impulsion d’une main sûre s’il frappe le but ; l’homme qui fait le bien veut qu’on y soit sensible ; si je le suis il a ce qu’il voulait. Mais il en a espéré quelque profit ! Ce n’était plus dès lors un bienfait, dont le propre est de ne songer nullement au retour. Si je reçois du même cœur que l’on me donne, j’ai déjà rendu ; sinon, la pire des conditions serait imposée à la plus noble vertu. Pour que je pusse être reconnaissant, on me renverrait à la Fortune. Non, si ses rigueurs m’empêchent de m’acquitter, le cœur suffit pour répondre au cœur. Quoi donc ? Ne ferai-je pas aussi tout mon possible pour me libérer ? Ne dois-je pas épier l’instant et les occasions, et souhaiter même de rendre au centuple ce que j’ai reçu ? Triste sort du bienfait pourtant, s’il n’est pas permis d’y répondre les mains vides.