Livre 2.3
III. Ce qui gâte souvent les plus grands services, c’est le silence ou la lenteur à répondre, qui singent l’importance et le grand sérieux et qui promettent de l’air dont on refuse. Qu’il vaut bien mieux joindre à de bonnes œuvres de bonnes paroles et ce langage bienveillant et poli qui relève le prix du bienfait ! Pour que l’obligé se corrige et n’hésite plus à demander, ajoutez, si vous voulez, quelque reproche amical : « Je t’en veux ; tu avais besoin de quelque chose et tu as trop tardé à m’en instruire ; je t’en veux d’y avoir mis tant de façons, d’avoir employé un tiers. Pour mon compte, je me félicite de l’épreuve où tu veux bien mettre mon amitié : désormais , quoi que tu désires, réclame-le comme un droit. Cette fois-ci j’oublierai ton manque de procédé. »
De cette sorte on sera plus content de toi que du service, quel qu’il soit, qu’on était venu demander. Le grand mérite du bienfaiteur, ce qui prouve le mieux la bonté de son âme, c’est lorsque en le quittant on se dit : « Quelle bonne fortune j’ai eue aujourd’hui ! J’aime mieux ce que j’ai reçu de cette main que s’il m’en était venu vingt fois plus par une autre. Ma reconnaissance n’égalera jamais tant de générosité.»