Livre 2.3
III. Aucune de ces impulsions fortuites ne doit s’appeler passion : l’âme, à leur égard, est passive plutôt qu’active. Or la passion consiste non à s’émouvoir en face des objets, mais à s’y livrer, et à suivre cette impulsion accidentelle. Car si l’on croit qu’une pâleur subite, des larmes qui échappent, l’aiguillon secret de la concupiscence, un soupir profond, l’éclat soudain des yeux ou toute autre chose analogue soient l’indice d’une passion, d’un sentiment réels, on s’abuse, on ne voit pas que ce sont là des mouvements tout physiques. Il arrive au plus brave de pâlir quand on l’arme pour le combat, de sentir quelque peu ses genoux trembler au signal du carnage ; le cœur peut battre au plus grand capitaine quand les deux années vont s’entrechoquer ; l’orateur le plus éloquent frissonne au moment de prendre la parole. Mais la colère n’est pas une impression simple, elle se porte en avant ; c’est un élan, et tout élan implique une adhésion morale, et dès qu’il s’agit de venger et de punir, ce ne peut être à l’insu de l’intelligence. Un homme se croit lésé : il veut se venger : un motif quelconque le dissuade, il s’arrête aussitôt. Je n’appelle point cela colère, mais mouvement de l’âme, qui cède à la raison. Ce qui est colère, c’est ce qui dépasse la raison et l’entraîne avec soi. Aussi cette première agitation de l’âme, causée par l’apparence de l’injure, n’est pas plus de la colère que ne l’est cette même apparence. La colère est l’élan qui suit, qui n’est plus seulement la perception de l’injure, mais qui en admet l’existence. C’est l’âme soulevée qui marche à la vengeance volontairement et avec réflexion. Est-il douteux que la peur porte à fuir, la colère à courir en avant ? Vois donc si tu dois croire que l’homme recherche ou évite quoi que ce soit sans le consentement de son intelligence.