Livre 2.29
XXIX. Vois avec quelle injustice sont appréciés les bienfaits du ciel, même par des hommes qui font profession de sagesse. Ils se plaignent que nous n’ayons pas l’énorme taille de l’éléphant, la vitesse du cerf, la légèreté de l’oiseau, l’impétueuse vigueur du taureau ; que notre peau ne soit pas solide comme celle du buffle, élégante comme celle du daim, fourrée comme celle de l’ours, souple comme la robe du castor ; ils envient au chien la finesse de son odorat, à l’aigle son œil perçant, au corbeau ses longs jours, à tant d’autres leur aptitude merveilleuse à nager. Et bien que la réunion de certaines facultés soient incompatibles dans le même individu, comme un corps agile et robuste en même temps, de ce que l’inconciliable et les contraires n’entrent point dans l’organisation de l’homme, ils crient à l’injustice, et vont querellant cette Providence, insoucieuse de nous, qui nous a refusé une santé inaltérable, une force à toute épreuve, la science de l’avenir. Peu s’en faut que leur impudence n’aille jusqu’à maudire la nature, parce que, placé plus bas que les dieux, l’homme ne marche point leur égal. Qu’il vaut bien mieux se reporter à la contemplation de leurs grands, de leurs innombrables bienfaits, et leur rendre grâces de nous avoir assigné le plus magnifique des domiciles, le second rang dans le monde et l’empire de la terre23 ! Ose-t-on bien comparer à nous ces animaux dont nous sommes les souverains ? Tout ce que nous n’avons point, nous ne pouvions l’avoir. Qui que tu sois donc, injuste appréciateur de la condition humaine, songe à tout ce qu’a fait pour nous le père des mortels, à tant d’animaux, bien plus forts que l’homme, et qui subissent son joug, à d’autres, bien plus agiles, qu’il atteint ; songe que rien de ce qui peut mourir n’est hors de la portée de ses coups. Que de vertus, que d’arts nous furent départis ; et ce génie enfin qui, dès l’instant où il le veut, embrasse tel objet qu’il lui plaît, plus rapide que les astres mêmes dont il devance de plusieurs siècles les futures révolutions ! Songe à tant de productions du sol, à tant de ressources, à tant de trésors qui s’accumulent les uns sur les autres ! Que tu suives toute l’échelle des êtres et, faute d’en trouver un dont tu préfères l’ensemble au tien, que tu choisisses dans tous chacune des qualités que tu voudrais avoir, sois juste envers la nature pour toi si complaisante, tu seras forcé d’avouer que l’enfant gâté de la nature, ce fut toi. Oui, nous fûmes les plus chers favoris des dieux immortels, nous le sommes toujours. Et, honneur le plus insigne qu’ils nous pussent faire, ils nous ont placés immédiatement après eux. Nous avons reçu de grands biens, de plus grands dépasseraient notre capacité.