Livre 2.27
XXVII. L’augure Cn. Lentulus, la plus grande notabilité pécuniaire, avant que les affranchis eussent prouvé qu’à côté d’eux il était pauvre, compta, et c’est le mot, car il ne fit que les compter, jusqu’à quatre cents millions de sesterces. Aussi dépourvu d’esprit que rétréci de cœur, malgré son avarice extrême on lui eût arraché un écu plutôt qu’une parole, tant était grande la stérilité de son entretien. Eh bien, quoiqu’il dût tous les progrès de sa fortune à Auguste, auquel il n’avait apporté qu’une pauvreté pliant sous le faix d’un grand nom, ce Lentulus, devenu le premier de Rome en richesses et en crédit, se plaignait perpétuellement de l’empereur, qui l’avait, disait-il, arraché à ses études, et dont les faveurs accumulées n’égalaient pas ce qu’il perdait en renonçant à l’éloquence. Notez qu’entre autres services, Auguste l’avait sauvé ainsi du ridioule et d’un labeur fort inutile.
L’avidité exclut toute reconnaissance ; car aux prétentions déréglées aucun don ne suffit. On convoite d’autant plus qu’on a recueilli davantage ; et la soif d’amasser s’augmente avec les monceaux d’or où elle est assise, pareille à la flamme, toujours plus active à mesure qu’elle s’élance d’un plus vaste foyer. De même l’ambition ne peut nous souffrir tranquilles à tel degré d’honneurs où jadis il était téméraire à nous d’aspirer. Le tribun ne sait nul gré à ceux qui l’ont élu, et se plaint qu’on ne l’ait pas porté à la préture ; la préture même ne le flatte guère, si l’on n’y joint le consulat, qui ne le satisfait pas non plus s’il ne l’a qu’une année. L’ambition se dépasse elle-même : ses propres succès disparaissent à ses yeux, qui ne voient plus le point de départ, mais le but à atteindre. Un fléau plus violent et plus acharné que tout cela, c’est l’envie, qui nous irrite par ses comparaisons