Livre 2.26
XXVI. Aussi rien n’alimente l’irascibilité comme la mollesse, toute despotique et impatiente. Il faut traiter durement notre âme, pour qu’elle ne soit sensible qu’aux atteintes graves.
Notre courroux s’émeut ou de ce qui ne saurait nous faire injure, ou de ce qui a pu nous en faire. Du premier genre sont les choses inanimées : un livre que des caractères trop menus, que les fautes du copiste font rejeter ou mettre en pièces ; un vêtement qu’on déchire parce qu’il déplaît. Qu’il est absurde de s’en prendre à des objets qui ne méritent ni ne sentent notre dépit ! Mais si je me fâche, c’est contre ceux qui ont fait ces choses-là. » D’abord, souvent notre colère précède cette distinction ; et puis peut-être ces ouvriers auraient de bonnes raisons à donner. L’un n’a pu mieux faire qu’il n’a fait ; et ce n’est pas exprès pour te désobliger qu’il est resté novice ; l’autre ne cherchait pas à t’offenser. Après tout, cette bile amassée contre les personnes, quelle folie de la décharger sur les choses ? L’extravagance peut seule s’attaquer à des objets dénués de sentiment, de même qu’à l’animal privé d’intelligence qui ne nous fait aucune injure, parce qu’il ne peut le vouloir ; car l’injure ne part que de la réflexion. Oui, il peut nous nuire, tout comme une épée ou une pierre ; nous faire injure, il ne le peut. Il est pourtant des hommes qui croient leur honneur compromis si un cheval docile sous d’autres mains regimbe sous la leur ; comme si c’était par réflexion, et non grâce à l’habitude et à l’art d’en tirer parti, que certaines choses sont plus maniables pour certains hommes.