Livre 2.25
XXV. Jamais Furnius ne gagna mieux la faveur d’Auguste et ne le rendit plus facile à lui accorder de nouvelles grâces que le jour où obtenant le pardon de son père qui avait suivi le parti d’Antoine, il s’écria : « César, vous n’avez qu’un tort envers moi ; vous m’avez condamné à vivre et à mourir ingrat. » Quelle plus belle marque d’une âme reconnaissante que ce mécontentement d’elle-même, quoi qu’elle fasse, que ce désespoir de jamais s’élever à la hauteur du bienfait ! Voilà par quels discours et d’autres de ce genre nos sentiments, loin de se concentrer en nous, doivent éclater et luire à tous les yeux. À défaut même de paroles, si l’on est affecté comme on doit l’être, le fond du cœur se peint sur tous les traits. Celui qui sera reconnaissant, dès l’instant même du bienfait rêve aux moyens de l’être. « Il en est de la reconnaissance, dit Chrysippe, comme de ces coureurs qui, tout prêts à lutter de vitesse, sont retenus par la barrière ; qu’elle attende l’instant précis où, comme au signal donné, elle se précipitera. » Et ne lui faut-il pas toute la promptitude , tout l’élan possible pour atteindre la bienfaisance qui fuit devant elle ? XXVI. Voyons maintenant ce qui surtout fait les ingrats. C’est ou la présomption, la malheureuse habitude innée chez l’homme de s’admirer lui-même et tout ce qui se rattache à lui ; ou la cupidité, ou l’envie. Commençons par le premier point. Il n’est personne qui ne se juge favorablement et qui, dès lors, pensant avoir tout mérité, ne reçoive une grâce comme une dette et ne se croie même estimé au-dessous de son prix : « Il m’a donné, mais après combien de délais et de peines ! N’eussé-je pas gagné mille fois plus si je m’étais consacré à tel ou tel autre, ou à moi-même ? Je m’attendais à mieux : mais me confondre avec la foule, me juger digne de si peu ! Il eût été plus honnête de m’oublier. »