Livre 2.24
XXIV. D’autres disent le plus de mal de ceux qui leur ont fait le plus de bien. Il est parfois moins dangereux d’offenser les hommes que de les servir : pour prouver qu’on ne vous doit rien, on prend le parti de vous haïr. Or il n’est point de plus pressant devoir que de fixer en nous le souvenir de nos obligations ; et il faut maintefois le renouveler, parce qu’on ne saurait les reconnaître si on ne se les rappelle, et que se les rappeler c’est déjà les reconnaître.
Il ne faut recevoir ni avec indifférence, ni d’un air bas et obséquieux. Si l’on est froid au moment même où les services récents ont tant de charme, que fera-t-on quand la première impression de plaisir sera émoussée ? L’un reçoit avec dédain, et semble dire : « Je n’en ai vraiment pas besoin ; mais, puisque vous le désirez si fort, je veux bien me laisser faire. » Un autre témoigne tant d’indolence qu’il vous laisse en doute s’il sent le bien que vous lui faites ; un troisième ouvre à peine la bouche, et il y a là plus d’ingratitude que dans un silence absolu. Que nos paroles répondent à la grandeur de l’acte, soyons-en moins chiches ; disons même : « Vous avez fait plus d’heureux que vous ne pensez. » Car il n’est personne qui ne s’applaudisse de ce que ses bienfaits portent loin. « Vous ne savez pas tout ce que je vous dois ; apprenez donc que vous êtes loin d’estimer votre action ce qu’elle vaut. » La plus prompte reconnaissance est celle qui s’exagère sa dette. «Jamais je ne pourrai m’acquitter envers vous ; du moins ne cesserai-je de proclamer partout que je ne puis m’acquitter. »