Livre 2.23
XXIII. Et quand on se laisse entraîner non pas même par des rapports, mais par des soupçons ; quand on s’irrite contre un air de visage ou un sourire inoffensif mal interprétés ? Plaidons contre nous-mêmes la cause de l’absent, et tenons en suspens notre courroux. Car un châtiment différé peut s’accomplir ; accompli, c’est l’irrévocable. On connaît ce tyrannicide qui, surpris avant la consommation de son acte, et torturé par Hippias pour qu’il déclarât ses complices, indiqua les amis de celui-ci qui se trouvaient là et qu’il savait tenir le plus à la vie du tyran. Hippias, les ayant fait tuer l’un après l’autre à mesure qu’ils étaient nommés, demande s’il en reste encore. « Il ne reste plus que toi, répond l’Athénien, car je ne t’ai laissé personne à qui tu fusses cher. » Ainsi la colère porta le tyran à prêter son bras au tyrannicide, à immoler de son propre glaive ses défenseurs. Avec combien plus de magnanimité Alexandre, averti par une lettre de sa mère de prendre garde au poison de son médecin Philippe, but sans crainte le breuvage qu’il lui présentait ! Il aima mieux en croire son cœur pour juger un ami : il fut digne de l’avoir innocent, digne de le rendre à la vertu, s’il l’eût trahie. Je loue d’autant plus ce trait d’Alexandre, que nul ne fut si sujet que lui à la colère ; et plus la modération est rare chez les rois, plus elle mérite d’éloges.
Ainsi a fait J. César, qui, dans nos guerres civiles, fut si clément après la victoire. Il avait mis la main sur des portefeuilles de correspondances entre Pompée et ceux qui paraissaient avoir suivi le parti contraire ou être restés neutres, il brûla le tout ; et, bien que d’habitude très-modéré dans sa colère, il aima mieux qu’elle lui fût impossible. Il pensa que la plus gracieuse manière de pardonner est d’ignorer les torts de chacun. Notre facilité à croire fait la plus grande partie du mal : souvent même on doit refuser de l’apprendre, car en certaines choses il vaut mieux être dupe que défiant.