Livre 2.20
XX. On agite souvent cette question : M. Brutus fit-il bien de recevoir la vie que César lui laissa, César qu’il jugeait digne de mort ? La pensée à laquelle obéit Brutus en l’immolant sera discutée ailleurs. En ceci toutefois cet homme, grand dans le reste de sa vie, s’abusa fort, ce me semble , et n’agit point selon les principes du stoïcisme soit que le nom de roi l’eût effarouché, tandis que le meilleur gouvernement est celui d’un roi18 juste ; soit qu’il espérât rétablir la liberté dans une ville où l’on trouvait tant de profit et à commander et à servir ; soit qu’il s’imaginât pouvoir rappeler à sa forme première cette république dont les anciennes mœurs n’étaient plus, et faire refleurir l’égalité entre citoyens et la stabilité des lois là où il avait vu tant de milliers d’hommes combattre non pour repousser l’esclavage, mais pour le choix d’un maître. Combien il fallait méconnaître obstinément la nature des choses et son propre pays pour croire qu’à l’usurpateur immolé il ne succéderait pas quelque héritier de ses projets, comme il s’était rencontré un Tarquin, après tant de rois exterminés par le fer et par les feux du ciel20 ! Au reste il fit bien d’accepter la vie, sans qu’il dût pour cela regarder comme un père l’homme qui n’avait conquis son droit de faire grâce qu’en violant le droit. Celui-là n’est pas mon sauveur qui ne s est pas fait mon bourreau : il ne m’a pas tiré de péril, il m’a laissé aller.