Livre 2.17
XVII. Un cynique demandait un talent à Antigone qui répondit : « C’est trop demander pour un cynique. » Sur ce refus, l’autre se rabat à un denier : « Pour un roi c’est trop peu donner, » réplique de nouveau le prince. Ignoble subterfuge ! moyen bien trouvé de ne donner ni l’un ni l’autre : pour le denier il ne vit que le roi ; pour le talent, que le cynique ; ne pouvait-il au cynique accorder le denier, et, comme roi, le gratifier du talent ? Qu’il y ait des dons trop considérables pour qu’un cynique doive les accepter, soit ; mais il n’en est point de si mince qu’un roi humain ne puisse honnêtement faire. Si l’on me demande mon avis, j’approuve le refus en lui-même : car c’est une chose intolérable qu’un contempteur de l’argent tende la main pour en obtenir. Haine aux richesses, as-tu dit : c’est ta profession de foi ; tu as pris ce rôle : il faut le jouer. Quoi de plus injuste que de vouloir la richesse avec les honneurs de l’indigence ? Envisageons donc, et ce que nous sommes, et ce que peut être l’homme que nous songeons à obliger.
J’emploierai ici une comparaison du stoïcien Chrysippe : « Au jeu de paume, dit-il, si la balle tombe, sans nul doute c’est la faute de celui qui l’envoie ou de celui qui l’attend. Elle soutient sa volée tant qu’elle voyage d’une main à l’autre, aussi adroitement rendue que servie ; or il faut pour cela qu’un bon joueur règle la force de ses coups sur le plus ou moins de distance de l’adversaire. » Il en est ainsi du bienfait : s’il n’est à la mesure du donnant comme du recevant, il ne partira ni n’arrivera juste. Si nous avons entête un joueur habile et exercé, nous enverrons plus hardiment la balle ; car de quelque roideur qu’elle vienne, une main preste et agile ripostera. Mais en face d’un novice et d’un ignorant, nous y mettrons moins de vigueur et de fermeté : nous la dirigerons mollement, terre à terre, jusque dans la main qui l’attend. Même règle à suivre pour le bienfaiteur : il est des cœurs qu’il faut instruire ; soyons contents s’ils font quelque effort, s’ils se risquent, s’ils ont bon vouloir. Mais le plus souvent nous faisons, nous travaillons à faire des ingrats, comme s’il n’y avait de bienfaits vraiment grands que ceux qu’on n’a pu reconnaître : nous imitons ces joueurs malins qui ne se proposent que de faire siffler l’adversaire ; au préjudice du jeu lui-même, dont la durée dépend du concert des parties.
Bien des gens ont un si mauvais naturel qu’ils aiment mieux perdre le fruit de leurs services que de paraître l’avoir recueilli ; esprits superbes, qui jamais ne vous tiennent quittes. Combien n’est-il pas plus juste et plus généreux de me laisser à moi aussi mon rôle, de m’aider même à témoigner ma reconnaissance, de tout interpréter charitablement, de prendre mes remercîments comme un véritable acquit, et de m’ouvrir, à moi lié par vos dons, la facilité de me dégager ! On maudit le prêteur trop rigoureux à exiger son dû, aussi bien que celui dont les lenteurs et les difficultés tendent à reculer le remboursement ; de même accepter le retour d’un bienfait est un devoir, comme c’en est un de ne pas l’exiger. L’homme qui mérite le mieux d’autrui donne facilement, ne redemande jamais, est charmé quand on lui rend ce qu’il avait franchement oublié, et reprend du même cœur que s’il recevait.