Livre 2.15
XV. N’accordons pas de bienfaits qui puissent tourner à notre honte.
La première loi de l’amitié voulant qu’on égale son ami à soi-même, il faut songer à lui comme à soi. Donnons-lui s’il est dans le besoin, mais de manière à n’y pas tomber nous-mêmes ; secourons-le s’il va périr, mais sans vouloir périr pour lui, à moins que notre vie ne rachète celle d’un grand homme, ou ne s’immole à une grande chose. Ne rendons pas de ces services que nous rougirions de solliciter. Si je fais peu, je ne l’exagérerai pas, et si je fais beaucoup, je souffrirai qu’on l’estime pour peu. Car comme celui qui tient note de ce qu’il a donné en détruit tout le charme ; montrer à tous combien on donne, ce n’est pas faire valoir son bienfait, c’est le reprocher. Il faut consulter ses facultés et ses forces, afin de ne faire ni plus ni moins qu’on ne peut. Il faut apprécier l’homme à qui l’on donne : car il est des dons trop mesquins pour qu’ils doivent partir de gens haut placés, et d’autres sont trop grands pour la main qui reçoit. Il s’agit donc de comparer les deux personnes, de peser le bienfait en conséquence, de voir s’il est onéreux ou trop petit pour celui qui donne, et si celui qui recevra ne le dédaignera pas ou ne sera pas trop au-dessous.