Livre 2.15
XV. « Pour preuve, dit-on, que la colère a en soi quelque chose de généreux, considérez que les peuples libres sont les plus irascibles : voyez les Germains et les Scythes. » C’est qu’en effet les âmes courageuses et fortement trempées par la nature ; que des mœurs plus douces n’apprivoisent point encore, sont promptes à s’irriter. Car il est des vices qui ne prennent naissance que chez les meilleurs caractères, comme des arbres vigoureux s’élèvent sur un sol heureux quoique négligé ; fécondé par l’homme, ses produits sont autres et bien plus nombreux. Ainsi, dans les âmes essentiellement énergiques, l’irascibilité est fruit du terroir ; pleines de sève et de feu, rien de chétif ni d’avorté n’en sort ; mais ce n’est là qu’une vigueur brute, comme tout ce qui croît sans culture, par la seule vertu de son principe ; et si l’éducation ne les dompte bien vite, ces germes du vrai courage dégénèrent en audace et en témérité. Eh ! ne voit-on pas à la douceur de caractère s’allier des faiblesses analogues, comme la pitié, l’amour, le vain respect humain ? Oui, je signalerais plus d’un bon naturel par ses imperfections mêmes ; mais ce n’en sont pas moins des défauts, quoique étant les indices d’un caractère estimable. Quant à ces peuples dont l’humeur sauvage fait l’indépendance, de même que les lions et les loups, indociles à la discipline, ils ne peuvent non plus l’imposer. Je vois là non pas le génie vigoureux de l’homme, mais un instinct farouche et intraitable ; or nul ne peut commander, s’il ne sait obéir.