Livre 2.14
XIV. Le sage accomplira tous ses devoirs sans aucun impur auxiliaire, sans s’associer rien qu’il faille maintenir avec inquiétude dans son juste tempérament. Jamais donc la colère ne doit être admise : on peut parfois la simuler, s’il faut commander l’attention d’esprits paresseux, comme on emploie l’aiguillon et la torche pour exciter un cheval lent à prendre sa course. Souvent l’ascendant de la crainte est nécessaire, quand la raison est impuissante. Mais la colère n’est pas plus utile à l’homme que l’abattement ou l’effroi. « Quoi ! ne survient-il pas des occasions qui la provoquent ? » C’est alors surtout qu’il faut lui résister. Il n’est pas difficile de maîtriser son âme, lorsqu’on voit l’athlète, qui s’occupe de la plus grossière partie de lui-même, supporter les coups et la douleur pour épuiser les forces de l’adversaire ; s’il riposte, c’est l’à-propos qui l’y invite, jamais le ressentiment. Pyrrhus, dit-on, ce grand maître d’exercices gymniques, recommandait toujours à ses élèves de ne point s’irriter. La colère, en effet, trouble tous les calculs de l’art, c’est de frapper seulement, non de parer, qu’elle se préoccupe. Ainsi souvent la raison conseille la patience ; la colère, la vengeance, et d’un mal d’abord supportable, elle nous jette dans un pire. Un seul mot blessant coûta parfois l’exil à qui ne sut pas l’endurer ; pour n’avoir pas digéré en silence une faible injure, on s’est vu écrasé sous d’affreuses catastrophes, et tel qui s’est révolté d’une légère restriction à la plus large indépendance s’est attiré le joug le plus accablant.