Livre 2.13
XIII. Orgueil d’une éminente fortune ! Monstre enfanté par la sottise ! Qu’il est doux de ne rien recevoir de toi ! Comme tout bienfait de toi se tourne en outrage ! Comme tu n’aimes en tout que les extrêmes, et comme tout te sied mal ! Plus tu arrives à te guinder haut, plus tu parais bas, et nous fais voir que tu connais peu cette grandeur dont tu es si gonflé. Tu corromps tout ce que tu donnes. Je voudrais bien savoir ce qui te cambre si fort la taille, d’où te viennent ces airs, ces habitudes de physionomie si peu naturelles, et ce masque au lieu de visage ?
Que j’aime les bienfaits lorsqu’ils s’offrent sous les traits de la sensibilité, ou du moins de la douceur et de la sérénité ; lorsque le bienfaiteur ne m’écrase pas de toute la hauteur de son rang, lorsque, aussi affable qu’on peut l’être, il descend à mon niveau et dépouille ses dons de tout faste ; lorsqu’il choisit l’à-propos, et que l’occasion plutôt que l’urgence l’engage à me servir ! Il n’est qu’un moyen de guérir chez les grands cette arrogance qui tue les bienfaits, c’est de leur prouver que les largesses ne paraissent pas plus grandes pour être faites avec plus de fracas ; qu’ils ne peuvent par là se grandir eux-mêmes aux yeux de personne ; que c’est une fausse dignité que celle de l’orgueil, et qu’elle ferait haïr même ce qu’il y a de plus aimable.