Livre 2.11
XI. « La colère, dit-on, a cela d’utile, qu’elle nous sauve du mépris, qu’elle effraye les méchants. » D’abord la colère, si son pouvoir égale ses menaces, par cela même qu’elle se fait craindre, se fait haïr. Or il est plus dangereux d’inspirer la crainte que le mépris. Mais si la colère est impuissante, elle n’en est que plus exposée au mépris et n’évite pas le ridicule ; car quoi de plus pitoyable qu’un courroux qui s’exhale en stériles éclats ? Et, puis, se faire craindre n’est souvent pas une preuve de supériorité ; et je ne réclamerais pas pour le sage l’arme de la bête féroce, la terreur. Eh ! ne craint-on pas aussi la fièvre, la goutte, un ulcère rongeur ? Et s’ensuit-il qu’il y ait quelque chose de bon dans ces maux ? Loin de là, le mépris, le dégoût, l’horreur ne viennent-ils pas toujours de l’effroi qu’un objet nous cause ? La colère, par elle-même, est hideuse et peu à craindre : mais beaucoup la redoutent comme l’enfant a peur d’un masque difforme. Et puis l’effroi ne rejaillit-il pas sur celui qui l’inspire ; peut-on se faire craindre et rester soi-même en sécurité ? Rappelle-toi ce vers de Labérius, récité au théâtre dans le fort de la guerre civile, et qui frappa vivement tout le peuple, comme l’expression du sentiment universel :
Et qui fait peur à tous, de tous doit avoir peur.
Ainsi l’a voulu la nature : tout ce qui est grand par la terreur doit en ressentir le contre-coup. Le cœur du lion tressaille aux plus légers bruits ; les plus fiers animaux s’effarouchent d’une ombre, d’une voix, d’une odeur inaccoutumée ; tout ce qui se fait craindre tremble à son tour. Le sage n’a donc pas lieu de souhaiter qu’on le craigne.