Livre 2.10
X. La sévérité d’un chef d’armée punit les faits particuliers ; mais il faut bien faire grâce quand c’est toute l’armée qui déserte. Qui désarme la colère du juge ? la foule des coupables. Il sent trop l’injustice et le péril de s’irriter contre des torts qui sont ceux de tous. Chaque fois qu’Héraclite sortait et qu’il voyait autour de lui tant de gens vivre ou plutôt périr si déplorablement, il pleurait et avait pitié de ceux surtout qu’il rencontrait joyeux et s’applaudissant de leur sort : c’était de la sensibilité, mais plus encore de la faiblesse ; et lui-même était parmi les gens à plaindre. Démocrite au contraire, dit-on, ne se trouvait jamais en public sans rire, tant il était loin de prendre au sérieux ce qui se faisait le plus sérieusement. La colère ici-bas est-elle raisonnable ? Il y faudrait ou rire ou pleurer de tout. Le sage ne s’irritera pas contre ceux qui pèchent ; et pourquoi ? Parce qu’il sait que la sagesse ne naît pas avec nous, qu’il faut l’acquérir ; que dans le cours des siècles quelques hommes à peine y arrivent, parce que la condition humaine, en cette vie lui est bien connue, et qu’un bon esprit n’accuse pas la nature. Ira-t-il s’étonner que des fruits savoureux ne pendent point aux buissons sauvages ? S’étonnera-t-il que les épines et les ronces ne se chargent point de quelque substance nourricière ? On n’est pas choqué d’une imperfection que la nature défend comme son œuvre. Le sage donc, toujours calme et juste pour les erreurs, nullement ennemi, mais censeur de ceux qui pèchent, ne sort jamais sans se dire : « Je vais rencontrer beaucoup d’hommes adonnés soit au vin, soit à la débauche, beaucoup d’ingrats, beaucoup d’âmes avides ou agitées par les furies de l’ambition. » Il verra tout cela d’un œil aussi bienveillant que le médecin voit ses malades. Est-ce que le maître du vaisseau dont la charpente désunie fait eau de toutes parts s’en prend aux matelots ou au bâtiment ? Il fait mieux : il court au remède, ferme passage à l’onde extérieure, rejette celle qui a pénétré, bouche les ouvertures apparentes, combat par un travail continu les infiltrations cachées qui remplissent insensiblement la cale, et ne se rebute pas de voir l’eau se renouveler à mesure qu’on la fait sortir. Il faut une lutte infatigable contre des fléaux toujours actifs et renaissants, non pour qu’ils disparaissent, mais pour qu’ils ne prennent pas le dessus.