Livre 1.8
VIII. Peut-être vous semble-t -il dur qu’on enlève aux princes cette liberté de paroles dont jouissent les moindres mortels. C’est être esclave, dit-on, ce n’est plus régner. Eh ! ne l’éprouvez-vous pas ? Tout en notre faveur, le gouvernement n’est servitude que pour vous. Bien différente est la situation de ces hommes cachés dans la foule qu’ils ne dépassent point ; leurs vertus, pour se produire, ont longtemps à lutter, et leurs vices sont obscurs comme eux16. Mais la renommée enregistre vos paroles et vos actes ; aussi nul ne doit-il se montrer plus inquiet de sa réputation que celui qui, bonne ou mauvaise, verra s’étendre au loin la sienne. Que de choses vous sont interdites qui, grâce à vous, nous sont permises ! Je puis aller seul et sans crainte par la ville où il me plaît, bien que nulle suite ne m’accompagne, et sans avoir d’arme chez moi ni à mon côté ; vous, au sein de la paix que vous donnez à tous, il vous faut vivre armé. Vous ne pouvez vous dégager de votre fortune ; elle vous assiège, et n’importe où vous descendiez, elle vous suit17 en grand appareil. Telle est la servitude du rang suprême de ne pouvoir se faire petit. Cette nécessité vous est commune avec les dieux : leur ciel aussi les retient captifs, et descendre est aussi impossible pour eux que dangereux pour vous. Vous êtes enchaîné à votre grandeur. Nos démarches à nous ne sont sensibles que pour peu de gens : nous nous montrons, nous disparaissons, nous changeons d’état, sans que la foule s’en aperçoive ; vous, il ne vous est pas plus donné qu’au soleil de vous dérober aux regards. Une vive lumière rayonne sur vous ; tous les yeux sont tournés vers elle. Vous sortez, pensez-vous, non, c’est un astre qui se lève ; votre bouche ne peut s’ouvrir que ses accents ne soient recueillis par toutes les nations, ni votre courroux éclater, que le monde ne frémisse, ni votre justice frapper personne, sans tout ébranler alentour. La foudre, fatale à peu d’hommes, quand elle tombe est l’effroi de tous18 ; ainsi les potentats qui tonnent sur nos têtes envoient la terreur bien au delà du châtiment. Et ce n’est pas sans raison. On ne se demande plus ce qu’a fait, mais ce que pourra faire celui qui peut tout. Ajoutez que l’homme privé, s’il reçoit patiemment l’injure, s’expose à en recevoir de nouvelles19 : quant aux rois, la mansuétude assure d’autant mieux leur sécurité. Comme de fréquentes vengeances, pour quelques haines qu’elles compriment, accroissent l’irritation commune, il faut que la volonté de sévir cesse avant les motifs. Sinon, de même qu’un arbre élagué multiplie ses rameaux en les renouvelant, et qu’une foule de plantes ne se fauchent que pour repousser plus touffues, la cruauté des rois grossit le nombre de leurs ennemis à chaque tête qu’elle retranche. Le père et les enfants du mort, et les proohes et les amis lui succèdent, tous à la place d’un seul.