Livre 1.6
VIII. Le mieux est de dominer la première irritation, de l’étouffer dans son germe, de se garder du moindre écart, puisque sitôt qu’elle égare nos sens on a mille peines à se sauver d’elle car toute raison s’en est allée, dès que la passion vient à s’introduire et qu’on lui a volontairement donné le moindre droit. Elle agira pour tout le reste d’après son caprice, non d’après votre permission. C’est dès la frontière, je le répète, qu’il faut repousser l’ennemi ; s’il y pénètre et s’empare des portes de la place, recevra-t-elle d’un captif l’ordre de s’arrêter ? Notre âme alors n’est plus cette sentinelle qui observe au dehors la marche des passions pour les empêcher de forcer les lignes du devoir : elle-même s’identifie avec la passion ; aussi ne peut-elle plus rappeler à elle la force tutélaire et préservatrice qu’elle vient de trahir et de paralyser. Car, comme je l’ai dit, la raison et la passion n’ont point leur siége distinct et séparé : elles ne sont autre chose qu’une modification de l’âme en bien ou en mal. Comment donc la raison, envahie et subjuguée par les vices, se relèvera-t-elle après sa défaite, ou comment se dégagera-t-elle d’une confusion où c’est l’alliage des mauvais principes qui domine ?
« Mais, dira-t-on, il est des hommes, qui, dans la colère, savent se contenir. » Est-ce de manière à ne rien faire de ce qu’elle leur dicte, ou lui obéissent-ils en quelque chose ? S’ils ne lui cèdent, rien, reconnaissez qu’elle n’est pas nécessaire pour agir, vous qui l’invoquiez comme une puissance supérieure à la raison. Enfin, je vous le demande, est-elle plus forte ou plus faible que cette raison ? Si elle est plus, forte, comment celle-ci pourra-t-elle lui prescrire, des bornes, vu que d’ordinaire c’est le plus faible qui obéit ? Si elle est plus faible ; la raison, sans elle, se suffit pour mettre à fin son œuvre et n’a que faire d’un auxiliaire qui ne la vaut pas.
« Mais on voit des gens irrités ne point sortir d’eux-mêmes et se contenir. » Comment ? quand déjà la colère se dissipe et veut bien les quitter, mais non quand elle bouillonne : elle est alors souveraine. « Mais encore, ne laisse-t-on pas souvent, même dans la colère, partir sain et sauf l’ennemi que l’on hait ? Ne s’abstient-on pas de lui faire du mal ? » Sans doute, et par quel motif ? Parce qu’une passion en repousse une autre, et que la peur ou la cupidité obtient de nous quelque concession ; ce n’est point là une paix dont la raison nous gratifie, c’est la trêve peu sûre et menaçante des passions.