Livre 1.6
VII. Mais, bien qu’elle ne le soit point, ne doit-on pas l’accueillir pour les services qu’elle a souvent rendus ? Elle exalte les âmes et les aiguillonne ; et le courage guerrier ne fait rien de brillant sans elle, sans cette flamme qui vient d’elle, sans ce mobile qui étourdit l’homme et le lance plein d’audace à travers les périls. Aussi quelques-uns jugent-ils que le mieux est de modérer la colère sans l’étouffer, de retrancher ce qu’elle a de trop vif pour la restreindre à sa mesure salutaire, et surtout de conserver ce principe, dont l’absence rend notre action languissante et relâche les ressorts de la vigueur morale. Mais d’abord il est plus facile d’expulser un mauvais principe que de le gouverner, plus facile de ne pas l’admettre que de le modérer une fois admis. Dès qu’il s’est mis en possession, il est plus fort que le maître et ne souffre ni restriction ni limite. D’autre part, la raison elle-même, à laquelle vous livrez les rênes, n’a de puissance qu’autant qu’elle s’est isolée des passions ; mais souillée de leur alliance, elle ne peut plus les contenir quand elle eût pu les, écarter. L’âme, une fois ébranlée, jetée hors de son siége, n’obéit plus qu’à l’impulsion qu’elle a reçue. Il est des choses qui, dès l’abord, dépendent de nous, et qui plus tard nous emportent par leur propre force et ne permettent plus de retour. L’homme qui s’élance au fond d’un abîme n’est plus maître de lui ; il ne peut s’arrêter ni ralentir sa chute(7) : un entraînement irrévocable a coupé court à toute prudence, à tout repentir, et il est impossible de ne pas arriver où on était libre de ne pas tendre. Ainsi l’âme qui s’est abandonnée à la colère, à l’amour, à une passion quelconque, perd les moyens d’enchaîner leur fougue. Il faut qu’elles la poussent jusqu’au bout, précipitée de tout son poids sur la pente rapide du vice.