Livre 1.5
V. Mais si je passe les discussions oiseuses, je dois en revanche établir qu’avant tout il nous faut savoir quelle dette un bienfait reçu nous impose. Je dois, dit l’un, telle somme qu’on m’a donnée ; un autre, le consulat ; celui-ci, le sacerdoce ; celui-là, un gouvernement : mais ce sont là les signes extérieurs du bienfait, non le bienfait même. Le bienfait ne peut se toucher de la main : c’est dans le cœur qu’il loge. Il y a loin de la matière de l’acte à l’acte lui-même. Ce n’est ni or, ni argent, ni quoi que ce soit, si grand qu’il paraisse, qui constitue le bienfait, c’est l’intention de celui qui donne. Le vulgaire, il est vrai, n’y voit que ce qui s’offre aux yeux, ce qui se livre et se possède : pour ce qui s’y trouve de vraiment cher et précieux, il en tient peu compte. Mais ces objets que nous saisissons, que nous contemplons, auxquels se prend notre cupidité, sont périssables ; la Fortune, l’injustice nous les peuvent ravir : or le bienfait survit à la perte de la chose donnée. C’est en effet un acte moral, que nulle puissance n’anéantit. J’ai racheté mon ami des mains des pirates, un autre ennemi le prend et le jette en prison ; ce n’est pas ma bonne œuvre, c’est seulement le fruit de cette bonne œuvre qui est perdu. J’ai rendu à un père ses enfants arrachés au naufrage ou à l’incendie ; qu’ensuite une maladie, un accident les lui enlève, une chose leur survit, le mérite de les avoir sauvés. Donc tout ce qui usurpe à faux le nom de bienfait n’est que le moyen de manifestation d’une pensée bienveillante.
En bien d’autres matières encore il arrive que le signe est fort distinct de la chose. Un général décerne des colliers, une couronne murale ou civique ; que vaut en soi une couronne, une prétexte, des faisceaux, un tribunal, un char ? Rien de tout cela n’est l’honneur, je n’y vois d’honneur qu’en symbole. De même ce qui frappe nos yeux n’est pas le bienfait, c’en est le vestige et la marque.