Livre 1.5
V. Je semble m’être éloigné ici de mon thème, et je touche au contraire au fond même du sujet. Oui, César, puisque,comme je le prouve en ce moment, vous êtes l’âme de la république,puisque celle-ci est votre corps, vous voyez, je pense,Combien la clémence est un besoin pour vous ; c’est vous-même que vous épargnez quand vous semblez épargner autrui. Usez donc d’indulgence même envers les citoyens les plus répréhensibles : ce sont de vos membres malades : et s’il est parfois nécessaire de vous tirer du sang, gardez que le fer n’aille trop avant. La clémence, disais-je, est, pour tous les hommes, conforme à leur nature, mais elle est d’autant plus glorieuse aux souverains, qu’elle a près d’eux plus de malheureux à sauver et se déploie sur une plus riche matière. La cruauté de l’homme privé fait peu de victimes : celle du prince sévit comme une guerre. Or, bien que les vertus se donnent la main, et qu’aucune ne soit meilleure ou plus noble qu’une autre, il en est pourtant qui vont mieux à certains personnages.
La grandeur d’âme sied à tout mortel, à celui même qui au-dessous de lui ne voit plus rien. Car quoi de plus grand et de plus héroïque que de vaincre la mauvaise fortune ? Cette grandeur d’âme toutefois est plus au large dans la prospérité et frappe mieux les regards sur un lieu élevé que dans la plaine. La clémence, sous quelque toit qu’elle habite, maintient près d’elle le bonheur et la paix ; mais plus rare chez les rois, elle y est d’autant plus admirable. Quoi de plus digne d’éloge, en effet, que de voir l’homme à la colère duquel il n’est point d’obstacle ; dont les sentences de mort ne rencontrent, même où elles frappent, que l’acquiescement du respect ; à qui nul ne demandera compte ; dont le courroux, dès qu'il éclate, interdit jusqu’à la prière ; de le voir s’imposer un frein à lui-même, et faire de son pouvoir un usage meilleur et plus doux, pénétré qu’il est de cette pensée : « Tout homme peut tuer malgré la loi10 ; moi seul puis sauver malgré elle ? »
C’est aux grandes positions que va bien une grande âme : si on ne s’élève pas jusqu’à elles, si même on ne les surpasse, on les ravale plus bas que la terre. Or c’est le propre d’une grande âme d’être calme et sereine et de regarder du haut de son mépris les injures et les offenses. S’emporter jusqu’au délire est une faiblesse de femme.
Les bêtes féroces seules, et encore les races les moins généreuses, mordent tout d’abord et s’acharnent sur l’ennemi abattu. L’éléphant, le lion écartent leurs agresseurs et s’éloignent11 ; les espèces ignobles sont obstinées dans leurs vengeances. Une colère inflexible et barbare n’est pas digne d’un roi : la colère le fait descendre au niveau presque de l’offenseur ; mais qu’il octroie la vie ou sauve l’honneur à l’homme justement menacé de les perdre, il fait alors ce qui n’est possible qu’à celui qui peut tout. Car on peut arracher la vie à plus élevé que soi ; on ne peut la donner qu’à son inférieur. Donner la vie, privilège de la souveraineté, laquelle n’est jamais plus auguste que lorsqu’elle exerce ce bienheureux pouvoir des dieux12, à qui tous, bons et méchants, nous devons la lumière. Que le prince donc, s’associant à la pensée divine, se complaise à voir ceux de ses sujets qui sont vertueux et utiles, et laisse le reste dans la foule ; qu’il s’applaudisse de l’existence des uns, qu’il tolère celle des autres.