Livre 1.3
III. La brute même est sensible aux bons traitements : point de si farouche animal qu’on n’apprivoise à force de soins et dont on ne puisse gagner l’attachement. Le lion laisse manier impunément sa gueule par son maître ; un peu de nourriture obtient du sauvage éléphant toutes les complaisances de la domesticité. Tant les êtres les plus éloignés de comprendre et d’apprécier un bienfait sont vaincus cependant par une bonté assidue et persévérante. L’ingrat a tenu bon contre un premier service ? il ne tiendra pas contre un second. Cette deuxième épreuve échoue-t-elle encore ? une troisième peut rappeler les deux premiers qui ont échappé. Celui-là perd, qui croit trop vite avoir perdu. Mais qu’on persiste, qu’on verse bienfait sur bienfait, on arrache enfin la reconnaissance au cœur le plus dur et le plus oublieux. Cet homme ne lèvera point un œil rebelle sur tant de bons offices : n’importe où il se tourne pour échapper à ses souvenirs, qu’il t'y retrouve : investis-le de tes bienfaits.
Quel est le pouvoir, quel est le caractère de la bienfaisance, je vais le dire, si tu me permets de passer sur ces questions qui n’importent pas au sujet : pourquoi il y a trois Grâces ; pourquoi elles sont sœurs et se tiennent par la main ; pourquoi on les peint riantes, jeunes et vierges, sans ceinture et en robe transparente. Selon les uns, elles figurent celui qui donne, celui qui reçoit, et celui qui rend ; selon d’autres, les trois manières de faire le bien : obliger, rendre, puis recevoir et rendre tour à tour. Quand je suivrais l’une ou l’autre opinion, que nous sert ce puéril savoir ? Que signifient ces mains entrelacées et ce chœur dansant qui revient sur lui-même ? Que la chaîne du bienfait qui passe d’une main à l'autre remonte toujours au bienfaiteur, que tout le charme est détruit, si elle se brise en un point, que sa beauté vient de l’union et de la succession des rôles. Aussi les Grâces sont-elles riantes ; mais le sourire de l'aînée a quelque chose de plus noble, comme l’est celui du bienfaiteur. Leur figure est épanouie : ainsi l'est ordinairement l'air de ceux qui donnent comme de ceux qui reçoivent. Elles sont jeunes : la mémoire du bienfait ne doit pas vieillir. Vierges : il doit être irréprochable, pur, sacré pour tous ; ni gêne, ni entrave ne lui sied ; voilà pourquoi leurs robes n'ont point de ceinture. L'étoffe en est transparente : car les bienfaits ne craignent pas le grand jour.
Qu'il se trouve d'assez serviles partisans des Grecs pour croire tout cela fort essentiel, aucun pourtant ne dira qu'ici il soit à propos de connaître les noms qu'Hésiode a imposés aux Grâces. Il appelle l'aînée Aglaé, la cadette Euphrosyne, la plus jeune Thalie. Chacun tourmente et explique ces noms à sa guise ; c'est à qui en tirera un sens quelconque, tandis que le poëte a donné à ses jeunes filles le nom qui lui a plu. Ainsi encore Homère changea le nom de l'une d'elles en celui de Pasithéa et lui donna un mari, pour faire savoir qu'elles ne sont pas vestales. Je citerais même un poëte qui leur accorde des ceintures et des robes phrygiennes épaisses de broderies d'or. On place Mercure dans leur compagnie, non parce que la logique ou la rhétorique donne du relief au bienfait, mais c'est que telle a été l'idée du peintre. Chrysippe même, ce génie subtil qui pénètre les vérités les plus abstruses, qui ne parle que dans un but sérieux et ne donne aux mots que ce qu'il faut pour l'intelligence, a rempli tout son livre de ces inepties. Il ne dit que très peu de choses sur la manière de donner, de recevoir et de rendre, et intercale non les fables dans les préceptes, mais les préceptes dans les fables. Car, outre ces détails transcrits par Hécaton, Chrysippe dit que les Grâces sont filles de Jupiter et d'Eurynome, plus jeunes que les Heures, mais d'un peu meilleure mine et, à ce titre, données pour compagnes à Vénus. Il juge même que le nom de la mère importe beaucoup à la chose. Ce nom est Eurynome, vu que dans une famille nombreuse il faut d'amples distributions ; comme si c'était l'usage de nommer les mères après la naissance de leurs filles, comme si les poëtes, rapportaient bien fidèlement les noms. De même que le nomenclateur, faute de mémoire, paye d'effronterie et vous applique un nom quelconque quand il ne peut trouver le vôtre, les poëtes ne pensent pas que dire la vérité soit leur affaire8 ; mais, contraints par les besoins du mètre ou séduits par l'éclat d'un mot, ils donnent de leur chef à toute chose tel nom qui fait bien pour le vers. Et on ne leur impute point à fraude une désignation portée pour une autre sur leurs registres ; car le premier poëte qui va suivre en crée de sa façon une troisième. Pour preuve voici Thalie, dont il est ici question : dans Hésiode c’est l’une des Grâces, et dans Homère, une Muse.