Livre 1.3
III. Mais ceci sera mieux traité en son lieu. Je divise maintenant tout notre sujet en trois parties. La première complétera l’éloge de la clémence ; la seconde en montrera la nature et les caractères ; comme en effet certains vices ont de la ressemblance avec des vertus, on ne peut les en distinguer qu’en les marquant de traits qui les fassent reconnaître. Nous rechercherons en troisième lieu comment l’âme s’élève jusqu’à cette vertu, comment elle s’y affermit et se l’approprie par l’usage. Que la clémence soit de toutes les vertus celle qui convient le mieux à l’homme, comme étant celle qui nous humanise le plus, c’est une vérité nécessaire et aussi constante pour nous stoïciens, qui voulons qu’on voie dans l’homme un être sociable,né pour le bien général, que pour ceux qui le vouent uniquement au plaisir, et jamais ne parlent ou n’agissent sans avoir leur intérêt pour but. Car si c’est le calme et le repos qu’il aime, l’homme trouve dans sa nature cette vertu qui chérit la paix, qui retient le bras prêt à frapper. Mais il n’est personne en qui la clémence soit plus belle que dans un roi ou chef d’Empire. En effet une grande6 puissance n’est honorable et glorieuse qu’autant que son action est salutaire ; et c’est un fléau que celle qui n’est forte que pour le mal. Il a seul fondé sa grandeur sur une ferme base, celui que la république sait être non pas seulement le chef, mais l’homme du peuple, dont on sent journellement la sollicitude veiller à la conservation de tous et de chacun ; dont la présence, loin d’être comme l’apparition d’un féroce et nuisible animal élancé de son repaire et qui fait tout fuir, semble celle d’un astre bienfaisant et pur,vers lequel on vole, on s’empresse7. Tous sont prêts à se dévouer pour lui aux glaives assassins ; ils voudront qu’il passe sur leurs corps, s’il faut pour le sauver joncher sa route de cadavres humains. Sentinelles vigilantes, ils protègent la nuit son sommeil ; ils se pressent à ses côtés, ils l’environnent pour le défendre ; ils courent au-devant des périls qui le menacent. Ce n’est point sans raison qu’existe chez les peuples et dans les cités ce concert d’amour et de protection pour le chef,et que chacun prodigue sa personne et ses biens partout où le salut du souverain le demande. Ce n’est point mépris de soi-même ou folie, si tant de milliers de têtes consentent à tomber pour une seule, si tant de morts rachètent une seule vie, quelquefois celle d’un vieillard infirme8. De même en effet que le corps est tout entier au service de l’âme ; en vain appartiennent à l’un la noblesse des formes et des proportions, tandis que l’autre habite en nous inaperçue, insaisissable, et ne sait elle-même quel endroit la recèle ; les mains, las pieds, les yeux ne s’en font pas moins ses ministres, cette chair est son rempart,son ordre me cloue sur place ou me fait courir sans relâche et par tous chemins ; quand ce maître est cupide, nous explorons les mers dans l’espoir du gain ; s’il aime la gloire, nous avons bientôt livré notre main aux flammes, ou sauté volontairement dans l’abîme : de même aussi cette immense multitude,enveloppe d’une seule âme, est gouvernée par son souffle9 et obtempère à sa sagesse, menacée qu’elle est de périr écrasée sous ses propres forces, dès qu’une puissante raison ne la soutient plus.