Livre 1.3
III. « Souvent, dit-on, un homme s’irrite contre des gens qui ne l’ont pas offensé, mais qui doivent le faire : preuve que la colère ne vient pas uniquement de l’offense. » Il est vrai que le pressentiment du mal irrite ; mais c’est que l’intention même nous blesse, et que méditer l’injure, c’est déjà la commettre. On dit encore : « La colère n’est point un désir de punir, puisque fréquemment les plus faibles la ressentent contre les plus forts, sans prétendre à des représailles qu’ils n’espèrent même pas. » Mais d’abord nous entendons par colère le désir et non la faculté de punir ; or on désire même plus qu’on ne peut. D’ailleurs il n’est si humble mortel qui n’espère, avec quelque raison, tirer satisfaction de l’homme le plus haut placé : pour nuire nous sommes tous puissants. La définition d’Aristote ne s’éloigne pas fort de la nôtre ; car il dit que la colère est le désir de rendre mal pour mal. En quoi notre définition diffère-t-elle de la sienne ? Il serait trop long de l’expliquer. On objecte à toutes deux que les brutes ont leur colère, et cela sans être attaquées ni vouloir se venger ou faire souffrir à leur tour ; car quoiqu’elles fassent du mal, le mal n’est point leur but. Il faut répondre que l’animal, que tout, excepté l’homme, est étranger à la colère ; car, quoique ennemie de la raison, elle ne prend naissance que là où la raison a place. Les bêtes ont de l’impétuosité, de la rage, de la férocité, de la fougue ; mais la colère n’est pas plus leur fait que la luxure, bien que pour certains plaisirs elles soient moins retenues que l’homme. N’ajoute pas foi au poëte qui dit :
Le sanglier farouche a perdu sa colère ;
Le cerf ne sait plus fuir ; de ses brusques assauts
L’ours ne menace plus les robustes taureaux.
Il appelle colère l’élan, la violence du choc. Or la brute ne sait pas plus se mettre en colère que pardonner. Les animaux, privés de la parole, sont exempts des passions de l’homme : ils ont seulement des impulsions qui y ressemblent. Autrement, qu’il y ait chez eux de l’amour, il y aura de la haine ; l’amitié supposera les inimitiés ; et les dissensions, la concorde, choses dont ils offrent aussi quelques traces ; mais du reste le bien et le mal appartiennent en propre au cœur humain. À l’homme seul furent donnés la prévoyance, le discernement, la pensée ; et non-seulement nos vertus, mais nos vices même sont interdits aux animaux. Tout leur intérieur, comme leur dehors, diffère de nous. Ils ont cette faculté souveraine autrement dite principe moteur, tout comme une voix, mais inarticulée, embarrassée, incapable de former des mots ; tout comme une langue, mais enchaînée, mais non libre de se mouvoir en tous sens ; de même leur principe moteur a peu de pénétration, peu de développement. Ils perçoivent l’image, les formes des objets qui excitent leurs mouvements ; mais cette perception est trouble et confuse. De là la véhémence de leurs transports, de leurs attaques, mais rien qui soit appréhension, souci, tristesse ni colère ; ils n’ont que les semblants de tout cela. Aussi leur ardeur tombe vite et passe à l’état opposé : après la plus violente fureur, après la frayeur la plus vive ils paissent tranquillement(6) ; et aux frémissements, aux agitations désordonnées succèdent en moins de rien le repos et le sommeil.