Livre 1.26
XXVI. Pour se venger des cruautés d’un maître, il a suffi du bras d’un esclave bravant l’inévitable supplice de la croix ; mais les tyrans, des nations, des races opprimées par eux ou seulement menacées de l’être, se sont levées pour les exterminer. Leurs satellites même ont parfois tourné leurs armes contre eux et pratiqué sur leurs personnes les leçons de perfidie, de sacrilège, de férocité qu’ils avaient reçues d’eux41. Que peut-on espérer jamais de gens qu’on a soi-même formés au crime ? L’iniquité n’est pas longtemps soumise et ne se borne pas au mal qu’on lui prescrit. Mais supposons la cruauté impunie, quel règne que le sien ! Quel spectacle offre-t-il ? celui d’une ville prise d’assaut, et l’effroyable aspect de la terreur générale. Tout n’est que désespoir, alarme, confusion : on redoute jusqu’au plaisir. Point de sécurité même à table, où l’ivresse aussi doit veiller soigneusement sur sa langue ; même aux spectacles, où l’on cherche des prétextes pour vous accuser et vous perdre. Qu’importent ces coûteux appareils qu’ont payés les trésors des rois et que les plus fameux artistes concourent à embellir ? Des jeux dans une geôle peuvent-ils plaire ?
L’affreuse jouissance, bons dieux ! que d’égorger, de torturer, de s’applaudir au bruit des chaînes, d’abattre des têtes de citoyens, de marquer son passage par des flots de sang, de voir à son aspect tout trembler, tout fuir ! Qu’y aurait-il de pis à vivre sous l’empire des lions et des ours, à la merci des serpents et des animaux les plus destructeurs ? Encore ces êtres privés de raison, prévenus selon nous et coupables de férocité, respectent-ils ceux de leur espèce ; et chez les brutes du moins la ressemblance est une sauvegarde42. Le tytan, dans sa rage, méconnaît même les liens du sang ; étrangers ou parents, tout lui est égal, pourvu qu’il s’exerce, par le meurtre des individus, à faucher des nations entières. Embraser des villes, faire passer la charrue sur d’antiques cités, c’est, pour lui, donner preuve de puissance ; n’immoler qu’une ou deux victimes n’est pas assez royal ; et si d’un même temps il ne fait tendre la gorge à toute une troupe de malheureux, il s’imagine que son droit de sévir est amoindri. Ah ! plutôt quel bonheur n’est-ce point de sauver une foule d’hommes, de les rappeler comme du sein de la mort à la vie, et de mériter par sa clémence la couronne civique ! Quel plus digne, quel plus beau laurier pour un front souverain que cette couronne : Pour avoir sauvé des citoyens ! Que sont auprès ces faisceaux d’armes ravis aux vaincus, ces chars teints du sang des barbares, ces dépouilles, fruits de la conquête ? C’est un pouvoir divin que celui qui sauve des multitudes d’hommes et des peuples ; mais tuer en masse et sans distinction, un incendie, un mur qui s’écroule ont ce pouvoir-là.