Livre 1.23
XXIII. D’ailleurs vous verrez se commettre plus souvent les crimes qui sont plus souvent punis. Votre père, en cinq ans, a fait coudre dans le sac fatal plus de parricides qu’on n’en a vu punir dans tous les siècles précédents. Les enfants se portaient bien moins fréquemment au dernier des forfaits, lorsqu’aucune loi ne l’avait prévu ; et ce fut par une haute prudence que d’éminents législateurs, consommés dans la science du cœur humain, aimèrent mieux passer ce crime sous silence, comme un phénomène incroyable et au-dessus de l’humaine audace, que de laisser voir en le proscrivant qu’il n’était pas impossible. Ainsi les parricides ont commencé avec la loi, et la peine a donné l’idée du crime. C’en est fait de la piété filiale, depuis que nous avons vu plus de sacs que de croix. Dans un état où l’on punit rarement, il s’établit un concert de moralité, et l’on s’y affectionne comme à un trésor commun. Qu’un peuple se croie moral, il le sera : il s’indigne bien plus contre ceux qui s’écartent de la règle générale, s’il les voit en petit nombre. Il est dangereux, croyez-moi, d’apprendre au peuple qu’il y a plus de méchants qu’il ne pense.