Livre 1.2
II.
Quand ton or sur la foule en bienfaits se répand,
Pour en bien placer un il en faut perdre cent.
Dans le premier vers deux choses sont à reprendre : ce n'est pas sur la foule qu'il faut répandre ses bienfaits; et puis jamais en rien, en bienfaisance moins qu'en tout le reste, la prodigalité n'est louable. Otez le discernement, ce n'est plus la bienfaisance; elle encourt toute autre qualification. Le second vers est admirable : par un seul service bien placé, il console de la perte de cent autres. Mais vois, je te prie, s'il ne serait pas plus vrai, et plus séant à la dignité de l'homme généreux, de l'exhorter aux bonnes œuvres, dût-il n'en bien placer aucune. Car il est faux de dire : on en perd cent. Aucune ne périt ; qui croit perdre avait compté gagner. La bienfaisance ne tient point de parties doubles; elle ne sait que débourser ; s'il rentre quelque chose, c'est pur gain : s'il ne rentre rien, il n'y a point perte. Je donne pour donner ; on ne porte pas ses bonnes œuvres sur son livre d'échéances ; on ne se fait pas exacteur avare, au jour et à l'heure assignés. L'honnête homme n'y pense plus, si on ne le lui rappelle en s'acquittant : autrement le don se transforme en créance. C’est une usure honteuse que de compter ses bienfaits comme avances. Quel que soit le sort des premiers, ne cesse point d’en répandre ailleurs de nouveaux. Mieux vaut qu’ils demeurent oubliés chez l’ingrat ; car la honte, l’occasion, l’exemple peuvent quelque jour le ramener. Ne te lasse point, poursuis ton œuvre et remplis ton rôle d’homme de bien. Aide tes semblables de ta bourse, de ta signature, de ton influence, de tes lumières, de tes salutaires avis.