Livre 1.2
II. Dans l’opinion de quelques-uns, je le sais, la clémence est le soutien des méchants, car s’il n’y a pas eu crime, elle reste inapplicable : c’est la seule vertu qui chez un peuple d’honnêtes gens n’ait rien à faire. Mais d’abord comme l’art de guérir, utile aux seuls malades, est estimé aussi de ceux qui se portent bien, ainsi la clémence, qu’invoque l’homme digne de punition, est révérée encore de qui n’a point fait le mal. Et puis, elle peut s’étendre parfois même à des innocents, quand il arrive qu’une situation est réputée crime ; et la clémence vient en aide non-seulement à l’innocence, mais souvent encore à la vertu, puisqu’il se rencontre par la fatalité des temps des actes louables qui courent risque d’être punis4. Ajoutez qu’une grande partie des hommes est capable de retour aux pratiques honnêtes. Il ne convient pas toutefois de pardonner au hasard : car dès que toute distinction entre les bons et les méchants est effacée, la confusion survient et les vices débordent. Apportez ici cette réserve qui sait démêler les âmes guérissables des âmes désespérées. Que votre clémence ne soit ni indistincte et banale, ni trop exclusive : il est également cruel de pardonner à tous5 et de ne faire grâce à personne. On doit tenir un milieu ; or l’équilibre étant difficile, s’il faut que l’un des deux côtés y gagne, que ce soit celui de l’humanité.