Livre 1.16
Gardons-nous aussi de penser que la colère contribue en rien à la grandeur d’âme, car la grandeur n’est point là, je n’y vois que bouffissure : ainsi dans les corps hydropiques, que distend une humeur viciée, la maladie n’est pas de l’embonpoint, c’est une enflure funeste. Tout esprit que sa dépravation même emporte au delà des saines pensées de l’humanité s’imagine que je ne sais quoi de noble et de sublime l’inspire : mais il n’y a là-dessous rien de solide ; l’édifice sans base est prompt à crouler. La colère n’a rien où s’appuyer ; rien de ferme ou qui soit durable ne lui donne naissance : ce n’est que vent et que fumée ; elle diffère autant de la grandeur d’âme que la témérité du courage, la présomption de la confiance, l’humeur farouche de l’austérité, la cruauté de la sévérité. Il y a loin, je le répète, d’une âme élevée à une âme orgueilleuse. La colère n’a jamais de grandes, de généreuses inspirations. Je vois, au contraire, dans cette susceptibilité habituelle, les symptômes d’une âme énervée, malheureuse, qui sent sa faiblesse. Le malade couvert d’ulcères gémit au moindre contact : ainsi la colère est surtout le vice des femmes et des enfants. « Mais des hommes même y sont sujets ! » C’est que des hommes aussi ont le caractère des enfants et des femmes. Eh ! n’y a-t-il pas de ces paroles, jetées dans la colère, qui semblent le cri d’une âme grande quand on ignore la vraie grandeur ? Tel est ce mot sinistre, exécrable : Qu’on me haïsse, pourvu qu’on me craigne(18) ; mot qui sent bien le siècle de Sylla. Je ne sais ce qu’il y a de pis dans ce double vœu : la haine ou la terreur publique. Qu’on me haïsse ! Il voit dans l’avenir les malédictions, les embûches, l’assassinat ; quel contre-poids y met-il ? que les dieux le punissent d’avoir trouvé à la haine un si digne remède ! Qu’on le haïsse ! qu’est-ce à dire ? pourvu qu’on t’obéisse ? Non, Pourvu qu’on t’estime ? Non ; pourvu que l’on tremble Je ne voudrais pas de l’amour à ce prix. Pense-t-on que ce mot soit parti d’une grande âme ? Quelle erreur ! Elle n’était point grande, cette âme ; elle était féroce.
Ne crois pas au langage de la colère ; elle fait beaucoup de bruit, elle menace, et n’en est pas moins profondément pusillanime. N’ajoute pas foi non plus à l’éloquent Tite-Live, quand il dit : Grand homme plutôt qu’homme de bien ! Ces deux qualités Sont inséparables : ou l’on sera bon aussi, ou l’on ne sera pas même grand(19) ; car je ne conçois la grandeur que dans une âme inébranlable qui intérieurement, et du faîte à la base, soit également ferme, telle enfin qu’elle ne puisse s’allier avec un génie malfaisant. La terreur, le fracas, la destruction, peuvent être l’œuvre du méchant ; mais la grandeur, dont le fondement, dont la force est dans la bonté, il ne l’aura pas ; seulement son langage, ses muscles tendus, tout l’appareil qui l’entoure, prendront un faux air de grandeur. Il lui échappera telle parole d’un haut courage en apparence. Ainsi Caligula, furieux de ce que le ciel tonnait sur ses pantomimes, dont il était plus encore l’émule passionné que le spectateur, et de ce que sa séquelle de gladiateurs avait peur de ces foudres qui certes oubliaient alors de punir, défia Jupiter à un combat désespéré en vociférant ce vers d’Homère : Ou tu m’enlèveras, ou je t’enlèverai. Quelle démence était-ce là ? s’imaginer ou que le dieu ne pouvait lui nuire, ou qu’il nuirait au dieu ! Pour moi, je pense que son blasphème n’a pas peu contribué à l’explosion du complot formé contre lui. Ce fut en effet, aux yeux de tous, le terme de la patience que d’avoir à supporter celui qui ne pouvait supporter Jupiter.