Livre 1.16
XVI. « Quoi ! je ne me courroucerai pas contre un voleur, contre un empoisonneur ! » Non, pas plus que je ne me courrouce contre moi-même quand je me tire du sang. Toute espèce de châtiment est un remède, et je l’applique comme tel. Toi qui ne fais encore que débuter dans le mal, dont les chutes, quoique fréquentes, ne sont pas graves, j’essayerai, pour te ramener, d’abord les remontrances secrètes, ensuite la réprimande publique. Toi qui es allé trop loin pour que des paroles puissent te sauver, tu seras contenu par l’ignominie. À toi, il faut un stigmate plus fort, plus pénétrant : on t’enverra en exil, sur des bords ignorés. Ta corruption invétérée exige-t-elle des remèdes encore plus énergiques, les fers et la prison publiques t’attendent. Mais toi, dont le moral est désespéré et la vie un tissu de crimes, poussé que tu es non par de ces motifs qui ne manqueront jamais au méchant, mais par une cause pour toi assez puissante, le plaisir de mal faire, tu as bu l’iniquité jusqu’à la lie, et tes entrailles en sont tellement infectées, qu’il faudrait te les arracher pour l’en faire sortir. Malheureux ! qu’il y a longtemps que tu cherches la mort ! eh bien, tu vas nous rendre grâces : nous te sauverons du vertige dont tu es la proie : après t’être vautré dans le mal pour ton supplice comme pour celui des autres, il n’est plus pour toi qu’un seul bien possible, la mort, que nous t’allons donner sur-le-champ(14). — Pourquoi m’emporterais-je contre lui à l’heure où je lui rends le plus grand service ? Il est des cas où la pitié la mieux entendue est d’ôter la vie.
Si, homme d’expérience et de savoir, j’entrais dans une infirmerie ou dans la maison d’un riche, je ne prescrirais pas le même traitement pour des affections différentes Je vois dans les âmes une grande variété de vices, et c’est toute une cité qu’on m’appelle à guérir : à chaque maladie je dois chercher son spécifique. Ici réussira la honte ; là le bannissement ; ailleurs la douleur physique ; plus loin la perte des biens, de la vie. Si, comme juge, je dois revêtir la robe de sinistre aspect(a), s’il y a lieu de convoquer le peuple au son de la trompette, Je monterai au tribunal non point en furieux ou en ennemi, mais avec le visage de la loi ; ses paroles solennelles seront répétées par moi d’une voix plutôt calme et grave qu’emportée ; et si je commande l’exécution, je serai sévère, mais point irrité. Et si je fais tomber sous la hache une tête coupable, ou coudre le sac du parricide, ou supplicier un soldat, ou monter sur la roche Tarpéienne un traître, un ennemi public, ce sera sans colère, mon visage ni mon âme ne seront pas autres que lorsque je frappe un reptile ou un animal venimeux. « On a besoin de colère pour punir. » Qu’est-ce à dire ? la loi te semble-t-elle irritée contre des hommes qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’a pas vus, qu’elle espère ne voir jamais ? Prenons donc les mêmes-sentiments qu’elle : elle ne se courrouce point, elle prononce.
Si c’est une convenance pour le juste de se courroucer contre le crime, il devra donc aussi porter envie aux succès des méchants. Car quoi de plus révoltant que de voir fleurir et abuser des faveurs du sort des hommes pour qui le sort ne saurait assez inventer de maux ? Mais leurs avantages excitent aussi peu son envie que leurs crimes sa colère. Un bon juge condamne ce que la loi réprouve : il ne hait point.
« Comment ! s’écrie-t-on, les plus palpables injustices ne heurteront pas l’âme du sage, ne le tireront pas de son calme ? » Je le confesse, il éprouvera une légère, une faible émotion. Car, disait Zénon, dans l’âme du sage lui-même, la plaie fût-elle guérie, la cicatrice demeure. Oui, des semblants, des ombres de passions viendront l’effleurer ; des passions réelles, jamais.