Livre 1.15
XV. Quelle est donc ma pensée ? Comme l’élan du cœur le plus noble cesse de l’être, bien qu’il parte d’une volonté droite, s’il dépasse cette mesure qui fait la vertu, je ne veux pas que la libéralité devienne profusion. Un bienfait n’est doux à recevoir et ne s’accueille avec une religieuse gratitude, qu’autant que la raison le dispense au mérite, et non lorsqu’il tombe à l’aveugle, étourdiment semé par l’irréflexion ; il faut qu’on puisse s’en faire gloire, et dire : « Il était pour moi. » Appelles-tu bienfaits des actes dont je rougirais d’avouer l’auteur ? Mais combien elles sont plus flatteuses, combien elles descendent plus avant dans l’âme pour n’en sortir jamais, ces grâces qui nous font songer avec délices moins à elles-mêmes qu’à celui de qui nous les tenons !
Crispus Passiénus18 répétait souvent qu’il préférait l’estime de certains hommes à leurs services, et les services de certains autres à leur estime. « Par exemple, ajoutait-il, à Auguste je lui demanderai plutôt son estime, à Claude ses services. » Je pense, moi, qu’il ne faut rien désirer de gens dont on dédaignerait l’estime. « Comment ? Fallait-il refuser les dons de Claude ? » Non, mais les recevoir comme ceux de la Fortune, sachant qu’elle peut l’instant d’après devenir hostile. Pourquoi donc séparerions-nous deux choses qui se fondent l’une dans l’autre ? Il n’y a pas de bienfait là où manque ce qui en est l’âme, le discernement. Autrement la somme donnée, fût-elle immense, dès que ce n’est pas la raison ni une intention pure qui l’offre, n’est pas plus un bienfait que ne le serait un trésor trouvé. Il est mille choses qui peuvent s’accepter, mais pour lesquelles on ne doit rien.