Livre 1.14
XIV. Quel est donc le devoir d’un prince ? Celui d’un bon père, qui tantôt reprend ses enfants avec douceur, tantôt les menace, et parfois même frappe pour mieux avertir. Un homme sensé ne déshérite pas son fils au premier mécontentement. À moins que des torts graves et répétés n’aient vaincu sa patience, à moins qu’il n’appréhende des fautes plus grandes que celles qu’il punit, sa main se refuse toujours à signer le fatal arrêt. Il fait d’abord mille tentatives pour rappeler ce caractère indécis des sentiers mauvais où il glisse ; c’est quand tout espoir est perdu, qu’il essaye des moyens extrêmes ; car on n’a recours aux grands châtiments que si tout remède est épuisé.
Cette tâche du père est aussi celle du prince que nous appelons père de la patrie sans qu’une vaine flatterie nous y porte, car ses autres surnoms sont purement honorifiques. Ceux de grand, d’heureux, d’auguste, et tous les titres possibles dont nous surchargeons une fastueuse majesté, sont pour elle un banal tribut ; mais nommer le prince père, de la patrie31, c’est lui dire que le pouvoir qui lui fut remis est tout paternel, qu’il doit être le plus tempéré de tous, plein de sollicitude pour ses enfants, et placer leurs intérêts avant les siens. Père, il ne se décidera que bien tard à retrancher l’un de ses membres : l’a-t -il retranché, il voudrait pouvoir le remettre en place ; il gémira de la séparation ; il aura beaucoup et longtemps hésité. Qui condamne précipitamment est près de condamner avec plaisir, et l’extrême rigueur touche à l’injustice. De nos jours Erixon, chevalier romain, pour avoir fait périr son fils sous le fouet, fut dans le forum percé de coups de poinçons32 par le peuple. À peine l’autorité d’Auguste put-elle l’arracher aux mains indignées des fils et des pères.