Livre 1.12
XII. Si nous avons le choix, donnons de préférence des choses de durée, afin que nos dons ne meurent point, s’il est possible. Peu d’hommes sont assez reconnaissants pour songer à ce qu’ils ont reçu, quand ils ont cessé de le voir. L’ingrat même retrouve le souvenir en même temps que nos présents ; dès qu’ils s’offrent à sa vue, l’oubli ne lui est plus possible : ils lui retracent, ils lui inculquent le nom de leur auteur. Il faut d’autant plus chercher à faire des présents qui durent, que jamais on ne doit les rappeler : laissons l’objet lui-même réveiller la mémoire assoupie. Je donnerai plus volontiers de l’argenterie que de l’argent ; plus volontiers des statues qu’un vêtement, que tout ce que l’usage détériore trop vite. Chez peu de gens la gratitude survit au don ; chez la plupart il ne demeure pas dans l’âme plus longtemps que dans les mains. Je ne veux donc pas, s’il se peut, que mon présent s’anéantisse : je veux qu’il subsiste, qu’il s’attache à mon ami, qu’il vive avec lui.
Il n’est point d’homme si peu sensé qu’il faille lui recommander de ne pas envoyer, les fêtes terminées, des gladiateurs, des bêtes féroces, ni des costumes d’été en hiver, ou d’hiver en été. Qu’en tout ceci le bon sens nous guide : ayons égard aux temps, aux lieux, aux personnes : car selon les circonstances les mêmes choses plaisent ou désobligent. N’est-on pas mieux venu en donnant à un homme ce qu’il n’a pas que ce qu’il possède en abondance, ce qu’il a cherché longtemps sans le rencontrer que ce qu’il verra partout ? Il faut dans un présent, non pas tant la magnificence, que la rareté et une certaine recherche qui lui fassent trouver place même chez le riche : ainsi les fruits les plus communs, qui quelques jours plus tard seront dédaignés, flattent dans leur primeur. Ce qui relève aussi un présent, c'est qu'on ne l'ait reçu que de nous, ou que nous ne l'ayons fait à personne.