Livre 1.12
XII. « Eh quoi ! les rois aussi n’infligent-ils pas souvent la mort ? » Oui, quand l’intérêt public les y détermine ; mais le tyran, la cruauté lui tient au cœur. Le tyran ! s’il diffère du roi, c’est par les actes, non par le titre. Denys l’ancien peut en toute justice être mis au-dessus de bien des rois ; et rien n’empêche d’appeler tyran L. Sylla, dont les égorgements ne cessèrent que faute d’ennemis. Qu’importe qu’il soit descendu de la dictature, qu’il ait repris la toge d’homme privé ? quel tyran but jamais le sang humain aussi avidement que lui, qui fit massacrer à la fois sept mille citoyens romains ; qui, voisin du massacre et siégeant près du temple de Bellone, entendait les cris confus de cette multitude gémissante sous le glaive, et disait au sénat épouvanté : « Continuons, pères conscrits, c’est une poignée de séditieux que je fais mettre à mort ?» Il disait vrai : ce n’était pour lui qu’une poignée d’hommes. Tout à l’heure, à ce propos, nous déciderons comment il faut sévir contre des ennemis, quand ce sont des concitoyens, des membres d’une même république qui s’en sont détachés pour passer à l’état d’ennemis.
C’est donc, comme je le disais, par la clémence que la grande différence du roi au tyran se manifeste. Tous deux peuvent également s’entourer d’armes : mais chez l’un, elles sont le rempart de la paix publique ; l’autre les a pour comprimer de puissantes haines par une puissante terreur. Et ces bras même, auxquels il se confie, il ne les voit pas sans effroi ; les ressentiments des peuples accroissent ses ressentiments ; détesté parce qu’il est craint, il veut se faire craindre parce qu’on le déteste, et il adopte l’infernale maxime qui a perdu tant de ses pareils : Qu’on me haïsse, pourvu que l’on tremble26 ! Il ignore quelle explosion s’apprête, quand la mesure des haines est comblée. En effet, une crainte modérée contient les esprits ; mais continuelle, violente, mais si elle met l’homme en face des suprêmes périls, elle relève l’audace des plus abattus et pousse à tout entreprendre. Ainsi une enceinte de cordes et de plumes tient en respect l’animal sauvage ; mais pris à dos par le piqueur dont les traits le harcèlent, il tentera de se faire jour à travers l’obstacle qu’il fuyait et foulera aux pieds l’épouvantail27.
Le courage le plus ardent est celui que l’extrême nécessité fait éclater. Il faut que la crainte laisse encore quelque sécurité et fasse envisager bien plus d’espoir que de péril ; autrement, si la soumission n’en a pas moins à trembler, on n’aspire plus qu’à heurter de front le péril, on fait bon marché d’une vie dont on n’était plus maître. Un roi humain et débonnaire a des auxiliaires fidèles qu’il emploie au salut de l’État ; le soldat est fier de penser que la sécurité publique est son ouvrage ; point de travaux qu’il n’endure avec joie : c’est un père qu’il garde. Quant au tyran farouche et sanguinaire, nécessairement ses satellites lui pèsent.